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Comment Cagliari a magistralement renversé la Samp

La Serie A a encore brillé par sa magie si particulière hier soir. Au point même d’en effacer une morose cérémonie du ballon d’or… Dans un choc des extrêmes opposant la Sampdoria, auteure d’un début de saison plus que poussif et qui s’est récemment remise aux soins du Mister Claudio Ranieri et le Cagliari, dont l’entame de championnat est tout simplement historique avec 25 points au compteur au coup d’envoi, la tension est à son comble. Une rencontre passionnante qui a su émouvoir tout amoureux du ballon rond.

Un scénario à l’italienne ?

Les hommes de Ranieri avaient le match en mains. Plus qu’à se mettre à table et déguster une deuxième période qui leur était offerte. Malgré une entame assez équilibrée, le pressing des hôtes s’est affaibli en fin de première période, coïncidant avec une Samp qui prenait petit à petit le contrôle du jeu au point de capitaliser dans ce temps fort par l’intermédiaire de son capitaine Fabio Quagliarella sur pénalty à la 38′. Le jeu direct et bien organisé des visiteurs leur permet logiquement de doubler la mise à la 52′ à la suite d’un beau mouvement collectif conclu par Gaston Ramirez. Alignés dans un 4-4-2 alternatif, pouvant se muer en 4-3-1-2 en phase offensive avec Ramirez en soutien de la paire Quagliarella-Gabbiadini, les Génois ont eu cette faculté à contrer efficacement tout en ayant seulement 35% de possession de balle sur l’ensemble de la rencontre. Armé de transitions rapides et verticales, le style Ranieri se démarque avec une volonté de placer l’efficacité au-dessus de tout, au détriment notamment d’une faible précision de passe (73%).

La réponse majestueuse de Radja Nainggolan ne fait pas trembler les visiteurs longtemps car si le belge réduit l’écart à la 69′ d’une frappe de l’extérieur de la surface dont il a le secret, le capitaine génois lui répond dans la foulée avec un but typiquement travaillé par les équipes de Ranieri, marqué par un centre chirurgical, une vitesse de projection record et un opportunisme absolu du buteur. Mais le répit est de courte durée. Habituée aux déconvenues depuis le début de saison, la Sampdoria s’endort et laisse des espaces inconcevables aux attaquants de Cagliari qui pousse pour recoller au score. Transcendés par un public qui y croit encore dur comme fer, les protégés de Rolando Maran signent deux buts coup sur coup par l’intermédiaire du numéro 10 et homme à tout faire, Joao Pedro. 3-3 / 76′.

Joao Pedro

Dans un match aussi fou, le dénouement ne peut pas être anodin. Et Cagliari le sait, ce 3-3 reste une contre-performance à domicile contre une équipe de bas de tableau comme la Sampdoria. Le rythme est retombé, la pression est intense sur les 22 acteurs. Les démons qui hantent les génois depuis plusieurs mois font leur retour et paralysent l’organisation tactique minutieusement préparée par le technicien italien. Le rationnel laisse place à l’irréel. Dans une fin de match où les joueurs ne savent plus vraiment comment se positionner, un centre venu de nulle part, signé Luca Pellegrini, atterrit dans la surface génoise, avec à la retombée le jeune remplaçant Alberto Cerri. Du haut de ses 23 ans, le jeune espoir italien propulse le cuir au fond des filets et délivre la Sardegna Arena, plus bouillante que jamais. Cagliari exulte ; Maran tient son match référence. Ses hommes ont réalisé un exploit de taille : remporter un match en étant menés 3-1 à la 73e minute de jeu. Une rimonta exceptionnelle, dont les enseignements sont nombreux…

Cagliari, une déclaration d’amour au beau jeu

Si cette rencontre démontre la qualité esthétique d’un championnat bien souvent décrié comme trop tactique, elle consacre aussi incontestablement le talent collectif de cette formation de Cagliari. La capitale de la Sardaigne n’est pas une habituée du haut de tableau en Serie A. Pourtant, cette entame de saison a tout de l’exploit. Avec un mercato réussi, notamment de par les arrivées de Rog en provenance de Naples, Nainggolan depuis l’Inter, Nandez de Boca Juniors et Olsen en provenance de la capitale italienne, Cagliari a su se bâtir un effectif équilibré et intelligemment constitué. En se renforçant principalement dans l’entrejeu, la formation entraînée par Rolando Maran s’est offerte la possibilité de miser sur un football résolument offensif et plaisant pour le spectateur neutre comme le supporter passionné.

L'entrejeu de Cagliari
La densité de l’entrejeu sarde lors des phases sans ballon, parfaitement illustrée par cette phase de jeu où la Sampdoria jouit d’une possession excentrée

Maran opte en effet, depuis l’entame de cette édition 2019-2020 de la Serie A TIM, pour un 4-3-1-2 avec Radja Nainggolan de retour de blessure positionné en soutien de Pedro et Simeone qui forment le duo d’attaque. Au milieu, Cigarini, Castro, Rog et Nandez se partagent les trois postent dans une concurrence saine qui permet au technicien d’adapter son entrejeu aux points forts de l’équipe adverse. Dans cette optique, le choix de laisser Nandez sur le banc est justifié car son activité aurait eu peu d’utilité dans une première période où la formation sarde dominait largement les débats avec sa traditionnelle possession tout terrain. Mais si Cagliari joue si bien récemment, c’est en grande partie du à la liberté dont jouit son métronome sur le carré vert. L’international belge Radja Nainggolan est en effet totalement dispensé de toute forme de repli défensif, entièrement assuré par le milieu à 3 qui le couvre, tout comme les deux autres offensifs qui occupent toute la largeur devant. Soutenu par un bloc haut et compact, ce trio est abreuvé de ballons en continu ce qui fait de Joao Pedro l’un des attaquants les plus dangereux de Serie A tant sa faculté à dézoner pour se retrouver au bon endroit dans la surface de réparation lui offre au moins 4 à 5 situations de but satisfaisantes par match.

Cette conception résolument offensive du jeu avec ballon s’accompagne parallèlement d’une volonté de contrôle constant du jeu sans ballon. Cagliari ne peut tout simplement pas laisser l’équipe adverse jouer car ses failles défensives sont trop larges pour une équipe aux ambitions aussi grandes. La charnière Klavan-Pisacane est lente et rarement à l’aise dans l’anticipation, comme le souligne le deuxième but de Quagliarella, et les latéraux sont trop offensifs pour assurer de la sécurité au niveau de la profondeur défensive. Alors Maran décide de jouer sur ces faiblesses en capitalisant sur un pressing tout terrain mobilisant les 10 joueurs de champ, ainsi qu’un pressing à la perte qui induit une projection verticale immédiate des offensifs à la récupération. Ce Gegenpressing façon Cagliari permet notamment à Nainggolan de se retrouver aux 25 mètres en position de frappe, ce qui ne laisse que très rarement le gardien adverse indifférent…

Le but de Nainggolan
La projection à la récupération sur le but de Radja Nainggolan (1-2), un modèle de contre parfaitement exploité par Cagliari

Le rêve européen est-il pour autant réaliste ? Si les ambitions sont revues à la hausse avec ce début de saison qui relève du rêve et du petit miracle collectif, l’effectif limité de Cagliari pourrait poser problème à la lutte face à des formations comme la Lazio ou la Roma. Cependant, nettement plus séduisante que la Napoli d’Ancelotti et plus régulière que la Roma, cette formation sarde peut décemment espérer une place en Coupe d’Europe l’an prochain si elle continue à pratiquer un football aussi pur que redoutable d’efficacité.

La Samp doit-elle craindre la Serie B ?

Si Cagliari redescend petit à petit de son nuage après avoir vécu une soirée plutôt grandiose hier, la Sampdoria craint quant à elle de voir renaître ses démons. 17e de Serie A, avec seulement 12 points au compteur et à 2 points du premier relégable la formation génoise n’avance pas. Ni sur le plan des résultats, ni au niveau du jeu. Depuis l’arrivée de Ranieri à la tête de l’équipe, on observe une refonte complète du style de jeu. Moins de possession, plus de transitions rapides et d’efficacité offensive, mais surtout une volonté essentielle de contrôler le match en solidifiant l’arrière-garde. Un retour au 4-4-2 s’impose alors, avec une association Viera-Ekdal dans l’axe, tandis que Jankto et Ramirez occupent les couloirs. Pourtant, malgré un doublé ce soir, Fabio Quagliarella déçoit dans son activité à la pointe de cette attaque. En positionnant Gabbiadini en soutien de l’international italien, le Mister cherche à donner les clefs de l’animation offensive à son capitaine, mais ce-dernier semble à bout de souffle cette saison, au point de n’être visible dans le jeu que sur son but. A traverser les rencontres comme un fantôme, on perd les bonnes grâces de la sélection…

Fabio Quagliarella

Pourtant, si la Samp éprouve autant de difficultés à gagner des matches depuis la reprise, c’est avant tout à cause d’une animation défensive qui fait défaut à chaque rencontre. Avec déjà 24 buts concédés en 14 journées, soit près de deux buts par match, la formation génoise possède l’une des pires défenses du championnat. Tactiquement, les options sont limitées pour le technicien italien aussi bien dans l’axe que sur les couloirs. La défense à 3 ne fonctionne pas et le retour à 4 semble s’imposer naturellement mais l’absence de réels ailiers de métier expose grandement les latéraux aux offensives adverses, surtout lorsque l’on sait que les équipes de Serie A aiment user et abuser de la profondeur latérale offensive. Toutefois, sans une charnière aussi incompétente que désastreuse, la Samp pourrait s’en sortir en limitant la casse avec un bloc bas et une ligne de 4 resserrée. Sauf que la paire Colley-Ferrari relève d’une association plus que douteuse, comme en témoignent les 3 buts de Cagliari inscris dans la surface de réparation. Passive, dépassée et incapable de réagir, la défense centrale génoise incarne parfaitement le travail de fond que va devoir fournir Ranieri pour relever la Sampdoria en s’employant à consolider l’arrière garde.

Enfin, si le 11 titulaire de cette formation semble amplement suffisant pour s’éviter une saison galère synonyme de lutte pour le maintien, la confiance et le mental qui sont aux abonnés absents, comme le souligne de nouveau le scénario de cette rencontre, placent l’équipe dans une situation bien inconfortable. Armée pour jouer l’Europe, la Samp doit se contenter du bas de tableau et la remontée au classement passera par une remise en question collective et une refonte totale du fond de jeu aussi insuffisant que la performance collective est faible. car si les individualités sauvent parfois les formations de Serie A, l’esprit de la Samp c’est avant tout un jeu collectif bien huilé et utilisé à bon escient en championnat, que l’on semble pourtant avoir quelque peu oublié ces derniers temps.

Jules Grange-Gastinel

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