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Comment la tactique s’est adjugée le derby madrilène

A l’aube d’un derby qui s’annonce bouillant, un petit point sépare les deux formations madrilènes. D’un côté, les hommes de Simeone ont réalisé une entame de championnat parfaite, malheureusement ternie par des derniers résultats plus décevants qui ont vu les Colchoneros abandonner leur première place. De l’autre, les protégés de Zidane ont connu des débuts plus que critiqués, avant de finalement redresser la barre et retrouver la tête de la Liga. Tandis que le Barça de Valverde patine, les deux clubs de la capitale espagnole sont sur le point de se livrer une première lutte à mort pour la suprématie. Alors qui du séduisant Atletico de Simeone ou du pragmatique Réal de Zidane s’imposera sur la pelouse du Wanda Metropolitano ? Tentative d’analyse d’une rencontre aux enjeux déjà cruciaux…

Un derby, ça se gagne : chronique d’une première mi-temps sous pression

Dans un véritable duel tactique, Simeone et Zidane s’opposent frontalement dès l’annonce des deux 11 de départ. D’un côté, l’Atletico opte pour son traditionnel 4-4-2 plat, avec l’entrée de Vitolo dans le 11 titulaire, et un accent mis sur la continuité par le technicien argentin qui reconduit quasiment son équipe type du début de saison, avec notamment l’association Felix-Costa très complémentaire devant. Quant au Réal, le technicien français aligne un 4-3-3 pointe basse avec une défense classique, et une BBH devant marquée par le retour de blessure d’Eden Hazard. Dans l’entrejeu, Valverde et Kroos sont l’incarnation d’un manque de profondeur de banc au milieu de terrain, source de problèmes pour un Réal dont le mercato ne fut pas une grande réussite…

Dès l’entame de la rencontre, l’intensité devient le mot d’ordre du derby. Dans une ambiance des grands soirs au Metropolitano, l’Atletico presse haut, avec une intensité à toute épreuve pour se procurer un premier coup franc dès la 2ème minute de jeu. Pas de round d’observation dans un derby madrilène digne de ce nom. Face au bloc Colchoneros, les madrilènes répliquent avec leurs traditionnels temps de possession à la construction lente et horizontale. Mais, en difficulté dans leur gestion de la profondeur défensive, les madrilènes se font rapidement surprendre dans leur dos par les longues transmissions adverses, poussant Ramos à la faute sur Felix dès la 5′.

Cette verticalité de l’Atletico en contre sera d’ailleurs la marque de cette première période. Costa trouve ainsi Joao Felix dans le dos de Ramos et Varane, pour offrir au portugais un face à face avec Courtois que le jeune attaquant manque de peu. Défensivement, les Colchoneros adaptent la hauteur de leur bloc selon le positionnement du bloc adverse pour laisser place à une opposition tactique aussi passionnante que serrée. De ce fait, les couloirs sont bloqués, et le Réal est contraint de jouer dans l’axe pour trouver sa verticalité offensive tant recherchée. En revanche, on assiste petit à petit à une volonté de jouer long constamment sur le couloir droit de Trippier chez les protégés de Simeone, pour trouver des situations sur des centres en retrait, comme à la 41′.

Dans un duel tactique particulièrement tendu, Zidane et Simeone s’opposent tant par leurs idées que par leur style. En phase sans ballon, l’Atletico défend à 5 avec le retour de l’ailier opposé, et peut donc stériliser les phases offensives madrilènes en disputant toujours des 3 contre 2. Dans un collectif peu rodé, qui se repose principalement sur des individualités, le Réal Madrid peine ainsi à convertir ses 65% de possession, tandis que les Colchoneros jouissent de projections rapides en contre et d’un pressing à la perte proche de leur offrir des occasions en or à plusieurs reprises.

Peu à peu, l’intensité se perd au profit d’un âpre duel tactique. On retrouve alors parfaitement les identités de ces deux clubs avec un Atletico qui défend à 9, et un Réal qui ne prend aucun risque en phase offensive. D’ailleurs, le 1er tir cadré des madrilènes intervient seulement à la 37ème minute de jeu, au grand désarroi d’un Zizou incapable de remédier à la stérilité de ses hommes. En face, Thomas Partey, dans un grand jour, laisse présager une deuxième mi-temps particulièrement intéressante tant son jeu long est précis et meurtrier, notamment sur Kieran Trippier. On attend donc avec impatience de voir ce que donnera l’association Felix-Thomas-Trippier en contre-attaque lors de la 2ème partie de cette rencontre. Ainsi, dans un derby décidément très indécis, tout peut arriver en seconde période…

Un dénouement logique au sortir d’une triste opposition

L’entame de la seconde période ressemble étrangement à une fin de 1ère assez peu excitante. Le jeu de possession haute et stérile des madrilènes fait ainsi son grand retour, face à la dangereuse verticalité axiale trouvée par les Colchoneros qui se procurent rapidement une occasion par l’intermédiaire de Correa, fraîchement entré en jeu au détriment de Vitolo. Toujours dans l’optique de mettre à profit les couloirs offensivement, Nacho se porte plus vers l’avant et trouve Bale côté droit sur un centre en retrait, qui ne cadre pas comme un symptôme d’une équipe en cruel manque de confiance. Si Nacho doit proposer sur son couloir, c’est aussi et surtout car Hazard est invisible à gauche et uniquement trouvable lorsqu’il repique dans l’axe pour servir ses partenaires offensifs ensuite.

Et, si le Réal fait preuve d’un pragmatisme à toute épreuve à l’image de son coach, l’Atletico tente d’apporter un peu de folie à ce derby madrilène. Joao Felix dézone ainsi un maximum pour faire la liaison entre le milieu et Costa, tandis que Correa apporte sa fraîcheur dans un couloir droit où les ballons en profondeur fusent. D’ailleurs, l’entrée de Thomas Lémar coïncide parfaitement avec ce besoin de dominer les latéraux adverses et de surplomber les madrilènes avec de la lucidité dans les 20 derniers mètres.

Pourtant, lorsque l’on fait le bilan du jeu des deux équipes, le nombre faramineux de centres madrilènes interroge sur la faculté à créer offensivement pour les protégés de Zizou. Incapables d’aboutir, ces ballons mis au coeur de la surface de réparation ne valent pas mieux que les erreurs techniques d’un Atletico trop limité pour mettre à profit ses contres. D’ailleurs, pour remédier au déficit de vision du jeu dans son entrejeu, le technicien français sort Valverde pour Modric dans l’espoir que le Croate trouve des espaces entre les lignes resserrées des Colchoneros. En face, Simeone réagit avec l’entrée de Llorente comme point d’appui à la place d’un Felix limité dans ce genre d’opposition de styles.

Enfin, dans une fin de match où la prudence fait office de credo, Bale et Modric se montrent aussi stériles que leurs partenaires auparavant, tandis qu’Eden Hazard symbolise l’échec du mercato madrilène en cédant sa place à James à la 78′. Parallèlement, si on avait encore besoin d’une preuve qu’Oblak est l’un des plus grands gardiens du monde, Benzema lui offre une occasion de réaliser une horizontale splendide à la 75′. Et le coup de sifflet final retentit finalement sur un 0-0 aussi triste que logique à l’issue d’une rencontre tactiquement plus passionnante que spectaculaire.

Les enseignements d’une rencontre aux lourdes conséquences

Simeone met Zidane échec mais pas mat. Dans une opposition purement tactique dès le coup d’envoi, les deux techniciens auréolés du football espagnol avaient prévu de se livrer une véritable lutte à mort. Pourtant, la prudence et le pragmatisme du français lui coûtent 2 points au coup de sifflet final dans une rencontre largement à la portée de ses joueurs. De son côté, l’argentin a maîtrisé le match, maté la magie du derby et imposé la tactique comme credo d’une rencontre dépourvue de toute autre saveur.

Un Atletico limité par ses ambitions. Dans la continuité du 1er enseignement, les Colchoneros ne réalisent clairement pas le coup parfait ce soir. Condamnés à l’exploit par une tactique frileuse et extrêmement défensive, les protégés de Simeone n’ont pas caché leur talent mais l’ont bien trop bridé pour espérer mieux qu’un nul au coup de sifflet final. Lorsque l’on entend des supporters parler d’un titre en Liga cette saison, on peut décemment douter des ambitions de cette équipe à l’échelle nationale tant cette rencontre met en exergue des faiblesses dans la création, dans le cœur du jeu et dans toute la production offensive des Colchoneros. Bref, on attend mieux de Diego Simeone…

Un Réal qui se repose bien trop sur ses individualités. Dans un match plus qu’abordable face à un Atletico faible une fois passé le milieu de terrain, le Réal se devait de marquer. Et ce n’est pourtant pas chose faite au coup de sifflet final. Manque d’ambition de la part de Zidane ? Le français est pragmatique certes, mais pas dénué de volonté de remporter la Liga cette année. Le problème de ce Réal, c’est avant tout que sa production collective ne se démarque pas nettement d’un néant absolu avec lequel elle a tendance à flirter de plus en plus. Bien trop tournée vers ses individualités, qui sont en grand manque de confiance en ce moment à l’instar de Bale, Modric, Kroos ou encore Hazard, cette équipe madrilène ne peut pas espérer quelque titre à l’issue de cette saison 2019-2020 si elle ne se met pas sérieusement au travail et tourne définitivement une page sur ce mercato estival catastrophique.

Le Barça se frotte les mains. Seul vrai vainqueur de la soirée, le FC Barcelone, tombeur de Getafe ce week-end en Liga, se voit offrir une occasion de revenir sur ses concurrents en championnat. Bien que Valverde soit une plaie pour le jeu collectif catalan, les retours des stars Blaugranas devraient permettre au champion 2018-2019 de se placer comme le favori de cette édition 2019-2020. Car, bien que dans une forme somme toute relative en ce début de saison, ce Barça n’a rien à envier à des formations madrilènes sans ambition, sans réel fond de jeu et sans réussite offensive. Alors qui détrônera les catalans cette année ? Bien malin celui qui peut répondre ce soir…

Jules Grange-Gastinel

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