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Du dépôt de bilan à l’Europe : La renaissance du Racing Club de Strasbourg

Aujourd’hui, le Racing Club de Strasbourg joue pour une place au troisième tour préliminaire d’Europa League. Une Europe que le club ne pensait jamais rejoindre aussi vite. Parce que si tous les Strasbourgeois le savent – et en ont assez qu’on le répète constamment –, ce n’est pas le cas de tout le monde : le 22 août 2011, le Racing était placé en liquidation judiciaire. Direction la CFA 2, comme le point final d’une phrase qui avait déjà été écrite pour un club mal géré depuis des années. En huit années cependant, le club a accompli des miracles, qui le mènent aujourd’hui aux portes de l’Europe. Petit retour historique (et à peu près objectif).

Un club à l’abandon

Je pourrais revenir plus longtemps sur les causes et conséquences qui ont mené le Racing à sa tombe financière, mais ce serait prendre trop de temps à se focaliser sur les échecs d’un club qui a changé de présidents aussi souvent que Marseille voit un joueur leur passer sous le nez. Si Jafar Hilali en fût le fossoyeur, le Racing a payé des années de mauvaise gestion.

Fin août 2011, personne ne faisait les malins : le club, par l’intermédiaire de Frédéric Sitterlé, décide volontairement de repartir en CFA 2 – aujourd’hui N3, cinquième échelon national, ndlr. Le Racing a dû jeter au feu 72 saisons de professionnalisme, un centre de formation qui a sorti d’excellents joueurs ainsi que la plupart des joueurs professionnels qui composaient son effectif. A tel point que le club n’a plus assez de joueurs pour débuter la saison, et doit reculer la date de son premier match.

Un nouvel espoir

S’il est à l’abandon financièrement, le club n’est pourtant pas seul. Certains supporters se sont transformés en bénévole en nettoyant la Meinau avant le premier match des Bleuets – appelés ainsi puisque la majorité de l’équipe étaient des jeunes joueurs – à domicile.

Cette liquidation judiciaire a été vécue comme un traumatisme, mais elle a aussi permis de repartir de zéro, avec ceux qui voulaient faire partie de l’aventure. Terminés les footix, juste présents pour critiquer et voir du spectacle. Ceux qui allaient désormais à la Meinau en 2011, c’étaient les purs et durs, les passionnés. Mais également beaucoup de jeunes, qui ont pu grandir avec ce nouveau Racing, bien loin des strass et paillettes promis durant les années 90 et 2000. Tout a cramé, et on a pu repartir sur des bases saines.

Le Réveil de la Force

Avec son public, quelques joueurs d’expérience qui sont restés – David Ledy et Milovan Sikimic par exemple – et la patte du coach François Keller, le Racing est l’ogre de sa division en CFA 2. Pour la réception de l’AS Illzach-Modenheim, deuxième match de la saison, ce seront 9 400 supporters qui accueilleront le Racing à la Meinau : record de la division explosé. Il sera battu lors du derby face à Schiltigheim, avec plus de 10 000 spectateurs.

Le Racing finit premier sans trop forcer, face à des équipes pour qui c’était la fête à chaque fois qu’elles devaient jouer Strasbourg. Malgré quelques défaites, la montée est officialisée le 12 mai, devant 6 700 spectateurs. Direction la CFA, où les choses n’ont pas été aussi évidentes.

Raon l’Etape contre-attaque

Le 21 juin 2012, Marc Keller reprend le club pour un euro symbolique à la tête d’un pool d’investisseurs. Le Racing devient le Racing Club de Strasbourg Alsace et se place encore en favori de sa division, mais le club va rapidement déchanter, et ce malgré une affluence populaire qui ne cesse d’augmenter – le derby face à Mulhouse en janvier 2013 ramène plus de 20 000 spectateurs, ndlr. Positionné dans une poule avec Raon l’Etape, Lyon-Duchère et surtout Grenoble, le Racing n’est pas aussi dominant que l’année précédente. Il connaît même une humiliante défaite 4 à 0 sur sa pelouse, face à l’AS Moulins, le condamnant presque à rester en CFA.

Mais impossible n’est pas strasbourgeois, comme s’ils ne voulaient pas rester englués au quatrième échelon national. Les Bleus et Blancs enchaînent cinq victoires et un nul, avant de se présenter, lors de la dernière journée, face au leader Raon l’Etape. Le Racing a besoin d’une victoire, Raon peut se contenter du nul. Le match est serré, tendu mais les Strasbourgeois sont libérés par Yann Benedick, sur une passe de Jean-Philippe Sabo. On joue la 42ème minute et, pour la première fois de la saison, le Racing est leader de son groupe !

Sabo offre une seconde passe décisive à Brian Amofa, avant que David Ledy plante un troisième but synonyme de montée en National à la 88ème… ou en tous les cas c’est ce qu’on s’imagine. Car ce serait mal connaître Strasbourg que de penser que tout est terminé à deux minutes de la fin. Raon l’Etape marque par deux fois en quelques minutes, laissant imaginer le pire aux supporters strasbourgeois. Le Racing tient bon et, après seulement 48 minutes passées en tant que leader, accède au National ! Meilleur hold-up du monde.

La Menace de la descente

Comme pour le changement de cap entre CFA 2 et CFA, le Racing va souffrir pour sa première saison en National. Le club stagne, malgré ses recrues – Liénard, Alexandre Mendy, Christophe Noro… Durant la saison, Marc Keller fait le choix de changer d’entraîneur, alors que ce dernier était son frère. Jacky Duguépéroux, ancien entraîneur du Racing sur ses périodes les plus glorieuses de ces vingt dernières années, débarque alors mais n’arrive pas à sauver le Racing de la relégation. Malgré un record d’affluence battu lors du derby face à Colmar, 20 403 spectateurs, le Racing est alors rétrogradé en CFA

… sauf qu’une injustice pour la beauté du sport va sauver le club. Luzenac, ayant mérité haut-la-main sur le terrain son accession en Ligue 2, voit sa montée refusée par la LFP puis la DNCG, parce que leur stade et leur budget n’étaient pas aux normes demandées. S’ensuivit un imbroglio judiciaire des plus ridicules qui aboutit à la rétrogradation administrative du club. Avec en plus le retrait de l’AS Carquefou, le Racing, 16ème, est finalement repêché.

L’Attaque des Bleus et Blancs

Marc Keller ambitionnait la remontée du club pour 2015 : après être passé si près du couperet mortel, Strasbourg aborde sa saison 2014/2015 avec ambition. Stéphane Bahocken pose ses valises en Alsace, montrant que le club n’est pas là pour sucrer ses tartes flambées. Il faut dire qu’avec 5,3 millions de budget, Strasbourg se pose en favori.

Pourtant, ce n’est pas exactement comme ça que les choses vont se passer. Quatre défaites en cinq matchs lors d’un automne 2014 catastrophique condamne presque le Racing à rester encore une année supplémentaire en National. Malgré 41 points pris sur 51 possibles sur la phase retour, et les 12 buts de Jérémy Blayac, les Strasbourgeois finissent quatrièmes, à un point de Bourg-Péronnas et du Paris FC, devenant par la même occasion la première équipe à ne pas monter avec 65 points, dans un championnat à 18 équipes

Qu’à cela ne tienne, la saison 2015/2016 sera la bonne : la montée est inéluctable selon Marc Keller et le Racing chausse ses grosses bottes de favoris. Ça commence mal : Dunkerque inflige une cuisante défaite aux Bleus et Blancs, 4 à 1. Après cela néanmoins, une série de onze matchs sans défaite ; et malgré un mois de décembre catastrophique, le Racing s’accroche à sa place de leader, qu’il ne quittera plus après la 24ème journée. Ce qui ne l’empêche pas de frustrer ses supporters.

Le 13 mai 2016 en effet, Strasbourg n’a besoin que d’un point pour assurer sa montée. Ils reçoivent Amiens, alors en lutte pour la Ligue 2. 0-0 dans le temps additionnel, le gâteau est sorti, tout le monde est prêt à faire la fête… et Amiens plante dans les dernières secondes. Pas de fête et un sale goût amer laissé en bouche. Le Racing validera sa montée par un match nul à Belfort la semaine suivante, avant de fêter le retour dans l’élite professionnelle à domicile face à Dunkerque, finissant par la même occasion, champion de National.

La Revanche du Racing

C’est désormais fait, le Racing retrouve un monde professionnel qu’il avait quitté il y a de cela six longues années. Jacky Duguépéroux laisse la main à Thierry Laurey, ancien entraîneur du Gazélec Ajaccio connu pour ses saillies verbales. Le Racing ne vise pas la montée, mais plutôt d’être en concordance avec son budget – le septième de Ligue 2.

Cependant, les joueurs recrutés promettent de belles choses aux supporters : Anthony Gonçalves, Khalid Boutaib, Baptise Guillaume, Kader Mangane, Vincent Gragnic puis Jean-Eudes Aholou lors du mercato d’hiver font état d’une politique sportive ambitieuse. Cette dernière sera parfaitement mise en place par Laurey, qui privilégie l’attaque, avec un trident Guillaume/Bahoken/Boutaib redoutable, alimenté par Dimitri Liénard qui révèle sa patte gauche aux yeux du monde professionnel.

Six matchs sans défaite pour bien commencer l’année, puis un automne plus compliqué : le Racing fait du Racing. Avec une année 2016 néanmoins conclue sur quatre victoires d’affilée, le club va passer le réveillon au chaud, grâce à une attaque très efficace. Si quelques scories ça et là continuent de frustrer au début de l’année 2017, plus la peine de se cacher : Strasbourg se mêlera au sprint final pour la montée. Et comme souvent, le club enchaîne une très belle série de dix matchs sans défaite, pour s’adjuger le titre de Champion de Ligue 2, dans une ambiance de folie face à Bourg-Péronnas. Comme un symbole, ces derniers les ayant privés de montée quelques années auparavant.

Ligue 1 : Le Retour du Racing

Désormais, la Ligue 1. En 2017, seulement six ans après le dépôt de bilan et la liquidation judiciaire. Une Ligue 1 principalement découverte avec les cadres du national puis ceux de la Ligue 2. Bien entendu, l’apprentissage se fait difficile et sur le tas, mais Laurey trouve la solution dans un 433 efficace, avec Martin Terrier, Bahoken et Da Costa. Le Racing connaît un excellent mois de décembre, avec en point d’orgue la magnifique victoire contre le PSG de Neymar, qui connaît là sa première défaite de la saison en Ligue 1, dans une atmosphère duale, entre la froideur des températures et la chaleur de la Meinau.

Toujours là quand il s’agit d’enquiquiner les gros poissons, Strasbourg connaît un gros coup de mou durant toute la deuxième partie de saison, jusqu’à même être la pire équipe sur la phase retour. Lors de la réception de Lyon pour le compte de la 37ème journée, pas grand-monde y croit, mais le miracle se met en marche : Bahoken profite d’une relance hasardeuse de Diakhaby pour lancer le Racing. Lyon réagira par Fékir et Aouar, laissant les supporters dans un désespoir et dans l’attente d’une descente qui se rapproche de plus en plus. Mais Da Costa surgit pour placer un coup de casque qui revitalise tout un peuple. Et Liénard, bien entendu, frappe son fameux coup-franc.

Le Racing est sauvé et la saison 2018/2019 dépasse tous les espoirs. Plus solides, meilleurs sur tous les postes grâce à un recrutement judicieux – Matz Sels, Mitrovic, Ajorsque, Mothiba et Thomasson pour ne citer qu’eux –, redoutables dans un 5-3-2 qui se mue souvent en un 3-4-1-2 en phase offensive, les Strasbourgeois finiront 11ème de Ligue 1, avec la 6ème attaque, mais surtout la Coupe de la Ligue ! Battant Guingamp au bout d’une finale d’un niveau de jeu déplorable, les Alsaciens retrouvent néanmoins un titre national huit ans après la quasi disparition du club !

Ce dernier se retrouve donc dans l’enfer des tours préliminaires de l’Europa League, mais il n’a jamais été dans l’ADN de ce club de lâcher quoi que ce soit. Une première victoire sérieuse contre le Maccabi les met en bonne position de continuer à rêver d’Europe, dans une Meinau qui ne demande qu’à chavirer.

Que retenir finalement de toute cette chronologie ? Qu’avec le recul, on se rend compte à quel point le football se joue à peu de choses. A plusieurs moments, la destinée du Racing aurait pu prendre un chemin bien différent. A un but près, à un coup de patte gauche de Liénard, à une LFP moins cupide… le destin d’un club comme le Racing n’a tenu qu’à un fil. Il est facile d’oublier d’où l’on vient, même si cette maxime est désormais interdite de stade à la Meinau. Même si le club grille parfois plusieurs étapes, il le fait dans un climat sain, bien loin des tournants de la précédente décennie. Un nouveau supportérisme, plus jeune et plus engagé, est arrivé, les femmes ont bien plus de place qu’avant, les supporters qui viennent pour le spectacle sont moins nombreux, même s’ils sont toujours là. En d’autres mots, l’ambiance dans les gradins est meilleure à tous les niveaux, et ça se ressent aussi sur le terrain.

Pour la suite, qu’importe la campagne européenne, cette dernière va peser dans les jambes des joueurs. Il s’agira d’assurer son maintien, tout en continuant à progresser. Les recrutements de Djiku – de Caen – et de Bellegarde – de Lens – à la place de Gonçalves et Martinez font preuve d’une ambition qui ne cesse de monter. Et avec la revalorisation des droits télé, le Racing va avoir davantage d’opportunités pour grandir. A lui de le faire correctement.

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