Football

Emery peut-il devenir un problème pour Arsenal ?

A l’aube de cette deuxième trêve internationale, il est temps pour beaucoup d’équipes de dresser un premier bilan. Alors que les joueurs voyagent aux quatre coins du monde, les coachs, eux, ne prennent pas de vacances, et peaufinent leurs plans pour les semaines à venir. Dans le nord de Londres, les esprits s’échauffent, car les attentes sont toujours plus grandes. Si l’on sait Pochettino en grande difficulté en ce moment après la rude semaine pré-trêve des Spurs (10 buts encaissés en deux matchs), il a un voisin qui ferait mieux de ne pas se reposer sur ses lauriers. 3ème de Premier League avant la reprise, Unai Emery parait confortablement installé dans le Big Four. Pourtant, cet équilibre est précaire. A seulement trois points de la 7ème place, les Gunners profitent du très mauvais départ de Tottenham, Chelsea et Manchester United mais pourraient les rejoindre en cas de mauvais résultat. Surtout, les supporters se plaignent du jeu proposé : attentiste, fébrile, pas assez ambitieux, encore plus lorsqu’on regarde la qualité de l’effectif. Unai Emery catalyse donc les critiques et certains demandent même son départ. Mais est-il vraiment le seul responsable de ce début de saison somnolent ?

Fini les débuts dorés de 2018-2019 qui laissait penser aux fans des Cannoniers qu’Arsène Wenger avait enfin trouvé un remplaçant à sa hauteur, et que le club allait de nouveau briller dans toute l’Europe. Aujourd’hui, Emery a laissé tomber ses préceptes offensifs pour un pragmatisme qui endort les tribunes de l’Emirates Stadium. Encore pire, l’animation défensive manque de liant et les joueurs sont souvent livrés à eux-mêmes. La solitude défensive oblige la prise de risques, celle-ci entraînant potentiellement l’erreur individuelle. Ces erreurs fréquentes coûtent beaucoup à l’équipe et sont la raison pour laquelle la fin de saison 2018-2019 a été une catastrophe. Emery est hanté par cet échec et sait qu’il n’aurait pas le droit à une deuxième saison identique. Mais lorsque le stress prend le dessus sur le chef d’orchestre, il se transmet aux joueurs. Alors l’équipe recule, et attend fébrilement le coup de sifflet final, comme une libération. Les occasions adverses s’enchaînent et obligent Leno à endosser le rôle de sauveur (gardien avec le plus d’arrêts cette saison). Mais ce n’est pas la peur au ventre que doit se jouer le football.

Submergé par la peur

Ce qui est reproché à Emery cette saison, c’est avant tout ses compositions de départ. Adieu le 4-2-3-1 offensif, bonjour le 4-3-3 à une pointe basse pour protéger la défense. Outre la tactique, c’est la composition du milieu qui en dit beaucoup. Emery s’obstine à titulariser Xhaka en pointe basse (5 titularisations sur 8 matchs) alors qu’il est l’un de ceux qui apportent le plus de fébrilité à la défense. Responsable sur plusieurs buts encaissés depuis le début de saison, son placement est souvent hasardeux, et il n’est en plus pas influent en attaque. Il privilégie souvent les passes courtes pour les deux milieux placés plus haut, puisqu’il a souvent du mal à trouver un angle de passe plus dangereux qui pourrait casser une ligne.

Le 11 de « confiance » d’Emery dans les gros matchs (Tottenham et Manchester United) après l’échec de Liverpool (3-1)

Comme on peut le voir ci-dessus, si Emery titularise Xhaka en pointe basse, c’est parce qu’il juge opportun de placer Lucas Torreira, indiscutable en 6 l’année dernière, au poste de milieu relayeur. Dans un rôle de box-to-box harceleur, il multiplie les efforts défensifs, mais cela se fait au prix d’un apport offensif moins important. Il ne possède pas la qualité technique d’un Ceballos ou d’un Ozil et reste souvent limité à des passes latérales, vers l’ailier ou vers le deuxième milieu offensif. Emery l’apprécie à ce poste car il ne va pas trop se livrer en attaque et risquer de laisser des espaces derrière lui, mais cette animation ne permet de prendre à son compte un match, et encourage simplement l’équipe adverse à attaquer plus, les Gunners étant de moins en moins dangereux. Mais Arsenal ne doit pas se contenter de cadenasser. Emery doit être plus ambitieux, parce qu’il a les joueurs et les qualités pour faire de cette équipe un monstre offensif.

L’exemple parfait est le match contre le Standard de Liège en Europa League (4-0). L’Espagnol avait choisi un milieu Torreira-Ceballos-Willock très apprécié des fans (Guendouzi sur le banc pour l’économiser). l’Uruguayen fait un très bon match comme récupérateur, mais à partir de la rentrée de Guendouzi en pointe basse (74ème), il remonte d’un cran pour jouer box-to-box. A partir de ce moment là, le milieu d’Arsenal est beaucoup moins fluide et les ballons peinent à atteindre l’attaque. Torreira se contente de passes latérales, là ou Willock était beaucoup plus entreprenant. L’incompréhension vient surtout du fait qu’échanger simplement Guendouzi et Torreira peut paraître plus logique, le jeune français ayant montré depuis le début de la saison qu’il est capable (surtout en sortie de banc) de multiplier les efforts défensifs tout en restant très efficace offensivement. L’exemple est aussi valable en sélection nationale, où Torreira joue actuellement en pointe passe d’un 4-3-3.

Si Emery veut trouver son 11 optimal, il doit réinstaller Torreira dans ce milieu comme récupérateur, là où il a toujours été meilleur. Le match contre le Standard montre ce que doit imposer le tacticien à ses adversaires, peu importe la qualité de l’opposition : un football offensif qui mobilise toute l’équipe, et pas seulement Aubameyang en sauveur solitaire, et un travail défensif qui se joue sur les transitions avec un pressing organisé, pour ne pas laisser l’adversaire s’installer dans la surface.

Un cruel manque de créativité

Et pour imposer sa philosphie à l’adversaire, Emery a besoin de joueurs au milieu qui soient capables de créer plus que de détruire. Ceballos ou Ozil devraient constamment débuter les matchs, et pas seulement rentrer à la 70ème pour apporter un peu de folie. Les matchs nuls contre Tottenham et Manchester United font tache , là où Arsenal manquait simplement d’un peu de créativité et de percussion dans le camp adverse pour prendre l’avantage.

Dans ce contexte de pénurie créative, la gestion du cas Ozil est fortement critiquée par les supporters, lui qui n’a joué que 71 minutes depuis le début de la saison. Pour se défendre, Emery lui reproche de ne pas assez travailler alors que d’autres joueurs (Ceballos, Willock) se donnent à fond pour mériter leur place. Certes, on doit toujours privilégier les performances et l’investissement à la réputation, mais Ozil aurait pu avoir l’occasion de faire mentir ses détracteurs si il avait joué ne serait-ce que les matchs d’Europa League. Or Emery ne l’a même pas mis dans le groupe contre le Standard et contre Frankfurt. De plus, Arsenal cherche depuis cet été à l’envoyer en prêt en Turquie pour se décharger de son salaire (environ 20M/an). Le cas divise les supporters, car l’Allemand a souvent déçu dans les gros matchs, mais il est surement l’un des milieux offensifs les plus talentueux de toute la PL.

Le problème d’Ozil actuellement, c’est sûrement avant tout un problème de confiance. On sait que son agression du début d’année l’a beaucoup affecté et d’après Emery, c’est depuis cet événement que son investissement a diminué. Pour comprendre sa situation, il faut se tourner vers celui qui le connaît sûrement le mieux. Interrogé en 2018, Arsène Wenger affirmait : « Je connais très bien Mezut, c’est un joueur exceptionnel, mais c’est un homme qui a besoin de soutien. Il n’a pas besoin d’être dans la controverse. Ça va l’amener à jouer avec de l’appréhension, et ce n’est plus le vrai Ozil« . Il ne pourra jamais être la meilleure version de lui-même si il doit constamment prouver à son entraîneur qu’il mérite sa place. Il a besoin de sentir soutenu pour jouer sans retenue, et ne pas gâcher les étincelles de génie qui lui traversent l’esprit. Peu importe les raisons, séquestrer le joueur qui a créé le plus d’occasions l’année dernière, c’est forcément se tirer une balle dans le pied dans une équipe qui peine à produire. Toutefois, les choses pourraient s’améliorer pour l’Allemand, puisque Emery vient d’annoncer en conférence de presse que dans les dernières semaines il avait beaucoup travaillé et que « avant, il y avait d’autres joueurs meilleurs que lui à l’entraînement, mais maintenant je suis très content de lui« . Peut-être enfin un rayon de soleil dans le ciel de Londres.

Est-il possible de défendre Emery ?

Cependant, il serait malhonnête d’enterrer Emery sans admettre que son revirement tactique a une origine : les blessures qui ont torpillé l’organisation défensive des Gunners. Avec les blessures longue durée de Bellerin et Holding l’année dernière, l’équilibre défensif était devenu précaire et Emery a dû revoir ses plans. Le 5-2-1-2 a été mis en place pour la seconde partie de saison, avec les hauts et les bas que l’on connait. Pour cette année, il a encore dû faire sans ces deux défenseurs et sans Tierney, tout juste transféré mais aussitôt blessé, pour organiser sa défense. Depuis le début de la saison, l’Espagnol n’a eu qu’une seule journée (d’entrainement) sans qu’un de ses titulaires ne soit blessé. Sa fébrilité défensive, aussi peu agréable à regarder soit-elle, n’est qu’une étape nécessaire pour Emery avant de pouvoir enfin mettre en place ce qu’il souhaite. Pour le moment, si l’animation offensive est limitée, c’est aussi parce que les bases sur lesquelles elle repose sont friables, et parce que l’absence de Lacazette handicape la construction, lui qui sert souvent de point d’appui en redescendant entre les lignes. Attirant les défenseurs, il ouvre des espaces bénis pour la vitesse d’Aubameyang, Pépé ou Saka. Pour juger les réelles qualités d’Emery, il faudra donc attendre que tous les titulaires soient de retour, ce qui devrait être le cas dans les prochaines semaines. Le bon classement d’Arsenal et le calendrier favorable qui arrive va permettre à l’Espagnol de construire dans le calme son équipe type.

Enfin, il faut reconnaitre qu’au milieu de ce joyeux désordre, Emery met un point d’honneur à développer les jeunes talents dont il dispose. La vitrine de ce savoir-faire c’est aujourd’hui Guendouzi, lancé l’année dernière (33 apparitions) et qui cette année montre qu’il a clairement utilisé ce temps de jeu pour progresser et prendre en maturité. Depuis le début de la saison, c’est l’un des meilleurs joueurs de l’effectif, et sûrement le plus combatif, une qualité qui colle évidemment au style actuel d’Emery. Titulaire à tous les matchs de PL, le jeune français impressionne dans un rôle de box-to-box omniprésent, intraitable en défense et ambitieux dans le camp adverse. Il est jeune et fait encore de nombreuses erreurs de placement ou d’insouciance, mais c’est compréhensible pour un joueur qui jouait sur les terrains de Ligue 2 il y a encore 1 an et demi. Nommé joueur du mois d’octobre par les supporters d’Arsenal, et seul français dans la liste des finalistes pour le Golden Boy, Guendouzi personnalise la qualité de l’Espagnol à faire progresser ses jeunes pépites. Cette saison, ce sont les jeunes Anglais Saka et Willock, 18 et 20 ans, qu’Emery cherchera à développer, deux représentants de la jeunesse dorée d’Arsenal, issus du centre de formation, et qui cherchent à faire briller le Nord de Londres à leur manière. Ils ont déjà eu l’occasion de se montrer en EL et en Premier League, et Emery devrait continuer à leur offrir des minutes de jeu au cours de la saison.

Le temps presse pour Emery, qui, au-delà d’une 3ème place quelque peu trompeuse, doit se servir du retour de ses titulaires défensifs pour mettre en place une véritable animation défensive fiable. Sur le plan offensif, Le retour de Lacazette va permettre de déresponsabiliser Aubameyang qui porte à lui seul l’attaque (7 buts), en attendant l’adaptation de Pépé. A l’heure où les tribunes de l’Emirates cherchent déjà un nouvel entraîneur, Emery a encore beaucoup à faire pour prouver qu’il est un digne successeur à Wenger. S’il est soutenu dans tout ce qu’il fait par Raul Sanhelli, actuel directeur du football, celui a aussi clairement fait comprendre que si le vent se mettait à tourner, il n’hésiterait pas à prendre des mesures sévères. Si Emery échoue encore à qualifier Arsenal en Ligue des Champions, il est fort probable qu’il ne reste pas au club.

Clément François

Crédit photo : FourFourTwo

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