Serie ATactique

Le Conte-Gasperini, un récital de football aussi magistral qu’irréel

Oubliez Roma-Juve ou Lazio-Napoli, l’affiche de cette 19e journée de Serie A n’est autre qu’Inter-Atalanta. Au sein d’une lutte à mort pour le sacre suprême entre juventini et nerazzuri, la Juve et l’Inter se livrent une épique bataille à distance aussi palpitante que cruciale face aux séduisantes formations giallorossa et bergamasque. Si Conte a magistralement relancé le club en apportant avec lui son lot de bagages tactiques et psychologiques, le travail d’orfèvre de Gasperini impressionne quant à lui l’Europe entière depuis sa qualification miraculeuse pour les 8èmes de Champions League.

La meilleure attaque du championnat se déplace ainsi sur la pelouse du leader inattendu. L’espace d’une soirée de gala, le temps se fige à Giuseppe Meazza. Les tifosi retiennent leur souffle. L’irréel peut enfin revendiquer son dû. Inter-Atalanta, l’analyse d’un choc qui a tenu ses promesses…

Quand l’Italie tire sa révérence, les maîtres passent à l’action

C’est le genre d’avant-match que l’on aimerait vivre tout les week-end. Invisibilisant totalement le duel entre la cité romaine et l’éternelle capitale de l’Italie des Bourbons, tout comme le reluisant Cagliari-Milan, ce choc au sommet entre l’Inter et l’Atalanta passionne un pays qui vit au rythme du calcio. Sur toutes les chaînes, tant publiques que privées, de la Rai à la Sky, la passe d’armes à venir entre Conte et Gasperini inspire analystes, spécialistes, supporters et amateurs d’un football aussi novateur qu’enivrant. La presse sportive est en ébullition, à l’image d’un championnat qui peine à laisser filer le suspens à mesure que les journées passent. Alors, comment se résoudre à patienter dans de telles conditions ?

L'Inter de Conte se prépare à jouer l'Atalanta
« Conte chez le dentiste » : La Gazetta salive, l’Italie se prépare au choc, la Serie A pavane….

A moins d’une heure du coup d’envoi, l’annonce des onze de départ surprend relativement peu. Antonio Conte opte pour son 3-5-2 devenu légion en terre milanaise, avec une charnière Bastoni-Godin-De Vrij en l’absence de Skriniar. Le retour de Stefano Sensi dans l’entrejeu se faisait attendre et sa présence vient combler un manque de production offensive liée aux caractéristiques trop centrées sur la couverture de Vecino. Barella et Asamoah étant toujours respectivement suspendu et blessé, Biraghi et Gagliardini peuvent ainsi engranger les minutes et s’assurer de la confiance du Mister pour la suite du championnat. De son côté, Gasperini aligne son classique 3-4-2-1 parfaitement représentatif de sa philosophie. Le trident offensif jouit d’ailleurs du retour tant attendu de Duvan Zapata, dont l’association avec Josip Ilicic et Papu Gomez fait des merveilles depuis l’an dernier. En somme, deux défenses à 3, témoins directs d’une volonté de pratiquer un jeu léché porté vers l’offensive et la maîtrise du jeu. La Serie A dans toute sa splendeur.

Vêtue de blanc, l’Atalanta s’avance dans les travées de Giuseppe Meazza, prête à subir le courroux d’un leader qui n’a encaissé que 15 petits buts en 18 matches. Les Nerazzuri se préparent de leur côté à défier une formation qui a su marquer par 48 fois depuis l’entame de la saison, tout en ayant un impératif de résultat après le succès laziale. Sous aucun prétexte, les intéristes ne semblent disposés à laisser la Juve de Sarri s’envoler seule en tête, tandis que les bergamasques doivent profiter du revers de Cagliari plus tôt dans la journée. La bataille tactique peut ainsi débuter. Entre formations cohérentes en quête de records, le match du Samedi soir nous émerveille…

Entre équilibre fragile et gestion du bloc équipe, quand la variable tactique guide la rencontre

Dans une telle affiche, la notion d’équilibre est la clef d’un succès tant convoité. Techniciens avisés, les Misters sont conscients de l’importance de la reconduction constante de leur bloc équipe au fur et à mesure que les minutes passent. Dans une antre qui accueille plus de 70000 spectateurs, les hommes de Gasperini réalisent ainsi une entame parfaite dans le jeu, consistant à exercer une pression immuable sur la ligne défensive intériste à travers la relation Papu-Ilicic dont l’excellente connexion permet un redoublement de passes mortel à l’entrée de la surface. L’Atalanta, fière de son style si particulier, opte ainsi pour une possession tranchante, aux alentours de 65% sur les 90 minutes, et relativement haute afin de rester à portée du but de Samir Handanovic. Pasalic devient alors le trequartista d’une formation qui vénère sa polyvalence et comble ses déplacements offensifs par l’exposition de sa charnière.

Et, de fait, Antonio Conte apporte une réponse aussi cohérente qu’incisive à ce système de jeu composé par son homologue. L’ouverture du score de Lautaro Martinez dès la 4ème minute témoigne ainsi d’une faculté intériste à exposer le trio Djimsiti-Palomino-Toloi en contre grâce à la vitesse du duo offensif, dont l’exploitation de la profondeur est chirurgicale. Et, si Pasalic est proche de rétablir la justice dans une entame équilibrée sur une merveille de passe de son coéquipier slovène, l’Inter applique un plan de jeu qui force l’Atalanta à se mettre en danger dans l’entrejeu à chaque perte de balle. Le cuir est aussi précieux que de l’or dans ce premier acte. D’ailleurs, statistique tout à fait notable : l’Inter est l’équipe ayant inscrit le plus de buts en 1ère période lorsque l’Atalanta domine largement le classement des secondes.

Inter de Conte vs Atalanta de Gasperini

Paradoxalement, l’Inter souffre tout en semblant maîtriser son match durant les 30 premières minutes. La tendance s’inverse pourtant dans un dernier quart d’heure passionnément endiablé. La circulation de balle des bergamasques est proche de la perfection, à l’image d’un premier acte où les hommes de Gasperini ont attaché une importance particulière à l’utilisation du ballon, et les longues phases de possession haute forcent l’Inter à reculer et se replier dans une surface où les espaces apparaissent. Les deux tacticiens souhaitent ainsi voir leurs joueurs contraindre leurs adversaires à se livrer dans les duels, afin d’exploiter un déséquilibre ou une faille alors perçue dans le bloc adverse. L’utilisation de la largeur relève de facto d’une brillante analyse vidéo, symbole d’une préparation d’avant-match rigoureusement travaillée de chaque côté.

Les consignes individuelles reflètent également cette notion cruciale d’équilibre soutenue par les deux coachs. Lukaku et Zapata ont la lourde tâche de servir de points d’appui pour leur milieux créateurs lorsque les centraux des deux formations sont contraints d’allonger presque une fois sur deux tant le pressing est intense de toute part. Côté bergamasque, Toloi est positionné en libero pour couvrir les déplacements en profondeur du jeune attaquant argentin de l’Inter, trouvé 9 fois sur 10 par son compère belge. L’apport des pistons est quant à lui quasiment indescriptible. Leur responsabilité offensive comme défensive ayant un impact vital sur l’issue de la rencontre, Conte et Gasperini optent pour une stratégie d’équilibre à la perte, consistant à leur ordonner de repiquer dans le cœur du jeu pour façonner une organisation défensive hybride lorsque le bloc se reforme. Enfin, les centraux de l’Atalanta sont également amenés à dézoner pour apporter le déséquilibre jusqu’à la surface de Samir Handanovic. Une prise de risque assumée qui les pousse à dédoubler dans le dos des pistons et à osciller entre une charnière à 2 et à 3 tout au long du match.

Modèle de philosophie offensive et audacieuse, l’Atalanta de Gasperini inspire de par sa faculté à relancer proprement malgré la pression constante imposée par les hommes d’Antonio Conte. Si la profondeur fait défaut à cause d’une ligne défensive intériste positionnée particulièrement bas sur le rectangle vert, les décrochages de Papu Gomez permettent une construction léchée et proche de la perfection amenant le plus clair du temps les bergamasques à se retrouver en position favorable pour créer le déséquilibre à l’approche des 18 mètres. Toutefois, le plan de jeu du Mister qui reçoit ne peut être moins étoffé que celui se déplace en terre hostile. En somme, le duel Conte-Gasperini, c’est aussi l’histoire d’une lutte à mort…

Etouffer pour anéantir, une merveilleuse ode à la grinta

A peine le temps d’allumer le téléviseur que l’international belge Romelu Lukaku fracasse déjà le poteau de Pierluigi Gollini. 23 secondes de jeu et le ton est donné. D’un but à l’autre les deux formations italiennes attaquent sans relâche dès l’entame d’une confrontation qui s’annonce aussi explosive qu’elle est cruciale au classement. Lautaro Martinez confirme d’ailleurs notre analyse en inscrivant sa 10e réalisation en championnat et sa toute première face à l’Atalanta sur une transition rapide de Lukaku. La charnière bergamasque est prévenue : prise à son propre jeu, elle est contrainte de défendre en reculant tant son positionnement sur la ligne médiane est risqué. Les premières minutes sont électriques et Hans Hateboer en fait les frais avec un jaune orangé à la suite d’une intervention musclée sur Biraghi à l’image d’une opposition qui démarre sur un tempo trop rapide pour le spectateur novice.

Avertis du danger qu’incarne l’adversaire du soir, les techniciens réclament un pressing intense et un coulissement irréprochable en défense. Résultat, l’Inter et l’Atalanta s’étouffent mutuellement tout en se livrant le moins possible. Le rythme est monstrueux. Le pressing bergamasque oblige l’Inter à reculer tandis que ce-dernier tente de faire déjouer les relanceurs de Gasperini et d’aller chercher cette équipe joueuse au bloc haut en imposant une refonte complète des lignes de passes traditionnelles. La justesse technique devient alors le seul rempart face à une tactique aussi énergivore qu’étouffante, principale cause d’une fin de match totalement débridée et véritable régal pour le spectateur neutre. Gollini devient ainsi le gardien libero qu’il a toujours rêvé d’être, en étant entièrement impliqué dans le système de relance de son équipe et utilisé comme un réel joueur de champ afin de faciliter l’élimination des offensifs nerazzuri.

Antonio Conte, le mage de l'Inter
Antonio Conte; le guide suprême des Nerazzuri

L’entrejeu se mue alors en un vibrant hommage à Verdun, tant l’affrontement entre l’infernal trio Sensi-Gagliardini-Brozovic et le tandem Pasalic-De Roon inspirera les plus grands artistes. Otto Dix n’a qu’à bien se tenir. A chaque ballon disputé, on décompte un mort, aussi bien physiquement avec les contacts qui se durcissent au fil des minutes, que psychologiquement car chaque duel remporté est une victoire sur l’ennemi. On assiste ainsi à une âpre confrontation entre milieux techniques et travailleurs, à la vision du jeu aussi aiguisée que dangereuse. Et, en roi incontesté de cet entrejeu, Alejandro Papu Gomez dicte sa loi. Presque impossible à museler pour la défense intériste, l’argentin contraint Conte à répondre de manière prudente et adéquate aux talents offensifs de l’Atalanta à travers un ingénieux système défensif hybride qui varie selon la hauteur de la possession et souligne une opposition de style qui se veut de plus en plus palpable. L’Atalanta accapare le cuir, mais subit le score. Gasperini cherche désespérément la solution qui lui permettra de faire vaciller la muraille bâtie par l’ancien sélectionneur de la Squadra Azzura.

L’augmentation drastique du nombre de centres lors du second acte se veut ainsi la marque d’un Mister qui répond à un enjeu déterminé en cours de match par une consigne qui coïncide avec l’absence de Skriniar dans la charnière adverse. La ligne de 5 défenseurs couplée à une présence de 9 joueurs à vocation défensive lors des phases sans ballon côté intériste rend la situation quasiment insolvable. L’Atalanta domine mais ne pourra jamais marquer pense-t-on. A tort évidemment, puisque Robin Gosens, au terme d’une action qui symbolise le dépassement de soi et l’héroïsme tel que le décrit Nietzsche à travers son surhomme, envoie un missile dans la lucarne du gardien slovène et libère une foule de tifosi ayant pris part au déplacement à Giuseppe Meazza. Le 6e but de la saison du piston gauche remet les deux formations à égalité. 1-1. Il reste un quart d’heure, le match entre alors dans l’irréel.

Le scénario est à la hauteur d’une confrontation au sommet qui a tenu toutes ses promesses. Un palpitant duel tactique, une opposition de style passionnante et un dénouement au suspens palpable s’offrent au spectateur qui se délecte d’avoir choisi cet Inter-Atalanta plutôt qu’un triste championnat de France qui ne raconte plus aucune histoire depuis trop longtemps. Car ce match est avant tout un récit. Celui d’une croisade épique pour la consécration de la plus grande révélation de Serie A cette saison. Brozovic et Gomez se livrent ainsi à un duel à distance en faisant tour à tour briller Gollini et le montant d’Handanovic dans les dernières minutes, jusqu’à ce que Bastoni ne commette une terrible erreur de jeunesse et pousse malencontreusement Malinovski dans sa propre surface. Muriel se présente alors face au portier slovène, la balle de match au bout du pied. Handanovic, dans un élan de bonté envers le peuple nerazzuro, effectue une horizontale qui défie les lois de la physique. Le dénouement, à l’instar de ce match divin pour les amateurs de football italien, incarne une opposition au cours de laquelle les deux équipes se sont livrées à une lutte sans merci dont l’issue ne convient finalement à personne (en témoigne le temps additionnel et les attaques débridées des deux formations pour l’emporter). Et c’est ça le football. Du jeu, pour le jeu, par le jeu. Le résultat au second plan, le jeu au premier.

Qu’est-ce qu’une masterclass à l’italienne ?

L’Atalanta est-elle le meilleur centre de formation d’Italie ? Gagliardini et Bastoni en témoigneront, il fait bon de montrer patte bergamasque en Serie A ces temps-ci. Kessié, Bonaventura, ou plus récemment Kulusevski, les grands noms du championnat qui doivent leur ascension au plus haut niveau du calcio italiano à l’Atalanta Bergame sont nombreux. Avec Sassuolo, l’Atalanta est le club qui forme le plus de joueurs passés professionnels au cours des deux dernières décennies de l’autre côté des Alpes. Une méthode efficace pour miser sur la continuité sous les ordres du Mister Gasperini et de son 3-4-2-1 magique. Un effectif intelligemment constitué peut donc être la clef d’une réussite nationale tout comme continentale pour une institution qui ne compte pas parmi les incontournables du football mondial. Et dans le cadre d’un club aussi bien géré, tous les voyants sont aux verts pour que la suite soit aussi belle que prévu…

Giuseppe-Meazza, l’antre d’une ville au football revigoré. Lorsque l’on assiste à un match qui marque son temps, un grand public doit être au rendez-vous. Et comme ce fut le cas à chaque match disputé par l’Inter à domicile, les nerazzuri ont transformé cette rencontre en une lutte à mort dans une arène électrique. San Siro vogue au loin, mais Giuseppe-Meazza n’a rien à lui envier. L’histoire européenne et nationale du club doit maintenant s’y perpétuer et le potentiel fait factuellement parti intégrante du projet porté par les dirigeants avec la venue de Conte. L’Inter renoue ainsi avec un football pensé pour son effectif, conscient des impératifs de résultat d’un tel club et capable de redonner des émotions à des tifosi en manque depuis le départ de Mourinho. Un travail de fond qui inspire autant le respect que l’admiration.

Stadio Giuseppe Meazza Inter

La course au titre peut-elle tenir ses promesses ? Juve, Inter, Lazio, Roma et peut-être même l’Atalanta. Le suspens est total au sortir de la phase aller de Serie A en cette édition 2019-2020. Mais peut-il se maintenir pour autant ? Rien n’est moins sûr tant la cadence maintenue par les cinq formation est élevée sur les dix dernières rencontres. Si la Juve s’est accaparée les Scudetti récemment, son trône vacille et la première année de Maurizio Sarri à Turin a tout de la transition synonyme d’échec. Pour autant, détrôner un tel champion nécessite une expérience des titres qu’aucune des quatre autres formations ne possède. Alors, le jeu direct de la Lazio, la possession à la giallorossa, l’offensive bergamasque, le contre nerazzuro ou la froideur cynique des juventini ? Réponse dans quelques mois…

La Serie A, un championnat à part. Si le champion le France ne fait aucun doute depuis début septembre, au même titre que le champion d’Angleterre depuis début décembre, la Liga et la Bundesliga conservent cette incertitude propice au suspens et au spectacle dont bénéficie la Serie A. Cependant, aucun autre championnat ne jouit d’une telle maîtrise tactique des événements de la part de ses techniciens, ou encore d’autant de cadors pratiquant un football aussi offensif et reluisant sur le plan du jeu. L’Italie, pays du football par excellence, se démarque par son originalité et son abandon récent des traditions portées vers des velléités défensives. Le plaisir esthétique du football est repensé pour que le supporter puisse apprécier le spectacle qui lui est proposé. On réfléchit à long terme, avec un projet de jeu cohérent et conforme aux idéaux de l’institution. Tout le contraire d’un football basé sur la dictature du résultat et l’apologie d’un plan de jeu uniformisé.

Jules Grange-Gastinel

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