Football

LE PROFESSEUR

La valeur de certains entraîneurs se mesure en fonction de leurs palmarès et de leurs aptitudes à gagner. A l’inverse d’autres s’illustrent par leur capacité à bâtir un projet: projet de jeu, projet sportif, projet de développement. Et Ralf Rangnick appartient incontestablement à la deuxième catégorie. Deux Coupe d’Allemagne ( une DFB puis une DFL ) et une Supercoupe couplées à des titres de champions nationaux dans des divisions inférieures. Voici pour son palmarès, si cette armoire a trophée est clairement modeste l’influence du natif de Backnang sur le football allemand est tout sauf modérée. En effet dans la révolution footballistique allemande entamée au tournant du XXI ème siècle Ralf Rangnick apparaît comme un acteur majeur. Ce processus initié après les deux échecs successifs de la Mannschaft en 1998 et en 2000 a mis fin au traditionnel modèle « made in Germany » : marquage individuel poussé a l’extrême, présence obligatoire du libéro et aspect physique privilégié aux aspects techniques et tactiques.

Or aujourd’hui sur le plan du jeu le football allemand n’a plus grand-chose avoir avec ce qu’il était hier. Le marquage de zone prédomine, le jeu ce veut désormais rapide, technique et placé enfin au pays du pragmatisme germanique le romantisme guardiolesque semble avoir triomphé. Dans ce grand chamboulement footballistique le rôle de Ralf Rangnick est décisif car sa conception du jeu a inspiré moult entraîneurs : Jurgen Klopp, Thomas Tuchel, Ralph Hasenhüttl, Julian Nagelsmann ou Roger Schmidt pour ne citer qu’eux. En outre son travail en tant que directeur sportif pour le projet Hoffenheim et l’empire RedBull mérite également d’être évoqué.

Des bas-fonds du foot allemand aux commandes du projet RedBull.

Tout n’a pas été de repos pour le professeur, après une carrière de joueur de seconde zone entamée dans les seventies, Ralf Rangnick lance sa carrière de d’entraîneur dans le club de sa ville natale le TSG Backnang. Il s’en suit un parcours de quinze années où Rangnick multiplie les expériences dans les divisions inférieures (Lippoldsweiler, Korb, Reutlingen et Ulm) et en équipes de jeunes (Stuttgart). En 1998 il se voit offrir son premier poste à la tête d’une équipe première le VFB Stuttgart, ses trois années au sein du club de Bade-Wurtemberg le voient remporter la coupe Intertoto mais les résultats en Bundesliga demeurent normaux (onzième en 98/99 puis huitième en 99/00). Cependant une troisième saison ratée en championnat lui coûte son poste. Néanmoins Rangnick rebondit à Hanovre dès la saison suivante, la mayonnaise prend et l’année se conclut par un titre de champion de Bundesliga 2. Entre 2002 et 2004 le professeur s’attèle à stabiliser le club promu dans l’élite nationale.

Son bilan positif à Hanovre lui ouvre les portes d’un club important d’Allemagne, Schalke 04. La saison 2004/2005 constitue le premier succès tangible de Rangnick au plus haut échelon national : une place de dauphin derrière l’intouchable Bayern de Felix Magath et deux finales de coupe, une perdue face au même Bayern et l’autre remportée face à Stuttgart. Toutefois l’expérience est interrompue dès la saison suivante du fait de résultat en dents de scie. Pourtant avec le recul actuel ce résultat aura été un mal pour un bien parce que c’est aux commandes du TSG Hoffenheim que le parcours footballistique du professeur va prendre un nouveau tournant. Car Ralf Rangnick n’est pas un entraîneur « commando », c’est un bâtisseur et un architecte. Reprenant Hoffenheim en D3 allemande il amène le club en deux petites saisons en Bundesliga. De plus cerise sur le gâteau la première saison du club dans l’élite s’achève sur une septième place après une première partie d’année folle qui verra le club terminer champion d’automne. En janvier 2011 Rangnick effectue son come-back à Schalke (l’affaire « Luiz Gustavo » cause son départ d’Hoffenheim), si le retour ne dure que huit petits mois (il démissionne en septembre pour raisons de santé) celui-ci est marqué par un match légendaire : la victoire du club de la Ruhr cinq buts à deux dans l’antre du champion d’Europe en titre, l’Inter de Milan, en quart de finale de la LDC.

A l’été 2012 le professeur reprend les cours en se mettant au service de l’empire RedBull. Cependant il opère cette fois-ci dans un autre rôle, celui de directeur sportif pour les clubs de Salzbourg et Leipzig. Son bilan à RedBull est net et sans bavure : deux titres de champion et une coupe nationale en Autriche additionné à l’émergence du RB Leipzig comme le troisième club d’Allemagne. Après une année d’intérim brillamment assurée sur le banc du RBL Rangnick part à la conquête des Amériques en prenant en charge le développement du RedBull New York et du RedBull Brasil.

La vision philosophique et tactique du professeur

Sur le plan des principes de jeu, Ralf Rangnick n’est pas vraiment un adepte du « park the bus ». En effet après une défaite quatre buts à un contre Rangnick Jurgen Klopp déclara « C’est exactement comme ça qu’il faut jouer au foot ». Dans un entretien pour Eurosport en 2013 l’entraîneur Peter Zeidler (adjoint de Rangnick a Hoffenheim) définissait ainsi les valeurs tactiques de Rangnick « Son meilleur atout, c’étaient ses idées très claires sur le football : un pressing tout-terrain, un jeu vertical et rapide, une ou deux touches de balles maximum et surtout la récupération immédiate de la balle à la perte du ballon. » En outre les principes du professeur ont irrigué toute l’Allemagne pour influer sur la génération des Klopp, Tuchel, Hütter et Nagelsmann.

La première vertu cardinale de Rangnick est le marquage de zone. Ce principe de jeu désormais largement répandu dans le monde du football est pourtant inexistante dans l’Allemagne des années 90. En effet la Manschaft de Matthäus, Völler, Klinsmann entraînée par Beckenbauer vient d’être sacrée championne du monde en se basant sur un marquage individuel et sur le fait de jouer avec un libéro. Dès lors s’en suit une période de stagnation tactique, pourquoi changer lorsqu’on vient de gagner ? Or ce modèle devient obsolète à la fin de la décennie. Car la génération championne en 1990 échoue lamentablement (3-0) à la Coupe du Monde 1998 en quart face à la jeune mais brillante Croatie de Davor Suker. Pas grand-monde n’a prévu ce crash spectaculaire et pourtant quelques mois plus tôt un entraineur méconnu s’est livré à une étrange démonstration dans l’émission culte « Das aktuelle sportstudio ». Ce dernier y défendait une autre vision du football reposant sur un marquage de zone, son nom Ralf Rangnick. Le professeur va puiser son inspiration dans trois équipes la France 98 d’Aimé Jacquet, le grand Milan de l’illustre Arrigo Sacchi mais surtout dans le Dynamo Kiev de Valery Lobanovsky. En outre son refus du marquage individuel lui vient aussi de son expérience de joueur « J’étais milieu défensif et tout ce qu’on me demandait de faire c’était de priver le meneur adverse de ballon. Après mon entraîneur me félicitait. Sauf que moi, je n’avais pas l’impression d’avoir joué. Ce n’est pas ce que j’attendais du football. » (extrait d’une interview donné à l’Equipe en 2011).

Le marquage en zone repose sur trois lignes directrices : la maîtrise de l’espace et la gestion des distances vis-à-vis du ballon, des partenaires et des adversaires dans le but de garder un bloc compact. De plus un marquage de zone sans pressing coordonné et efficace serait voué à l’échec. Or la deuxième valeur majeure de Ralf Rangnick est de vouloir presser de manière quasi-constante. Si Jurgen Klopp a largement démocratisé en Allemagne le principe de gegenpressing (contre-pressing immédiat et agressif partant du principe que les secondes suivants la perte du ballon sont les plus propices à la récupération de la balle) c’est bien Ralf Rangnick qui a introduit cette philosophie. « Notre façon de jouer entre 2007 et 2009 était, je le crois, révolutionnaire et totalement nouvelle en Allemagne. » (Peter Zeidler extrait d’une interview à Eurosport). Enfin le troisième principe de Rangnick concerne le jeu avec ballon. Ce dernier privilégiant un jeu direct et rapide, à rebours du football de possession. Ralph Hassenhüttl (entraîneur du RBL entre 2016 et 2018 et recruté par Rangnick) résume ainsi le courant de pensée du professeur « Défendre de manière agressive en allant de l’avant, passer directement vers le but adverse, pas de manière latérale ou vers l’arrière. ». Par exemple lors de la saison 2016-2017 Leipzig n’était que la septième équipe de Bundesliga en terme de possession pourtant le club saxon était troisième en terme de buts marqués.

Un directeur sportif d’exception appliquant une recette efficace. Comme décrit plus tôt, Ralf Rangnick est un architecte car toutes ses réussites ont pour point commun le temps long. La première d’entre elle se nomme le « projet Hoffenheim ». Au-delà des bons résultats et du jeu flamboyant déployé il apparaît intéressant de regarder comment Rangnick a construit ses équipes via des recrutements réfléchis et s’intégrant totalement dans son projet. En 2006 le professeur pose ses valises à Hoffenheim qui est alors en pleine phase de stagnation et qui peine à passer au statut de club professionnel. Pour relancer sa nouvelle équipe Rangnick va miser sur de jeunes joueurs (aucune recrue de plus de 25 ans lors de l’été 2007, Hoffenheim est alors en Bundesliga 2), provenant de championnats mineurs (Belgique, Norvège, Brésil) pour un total de 18 millions d’euros. Les noms des recrues de cette époque : Demba Ba, Carlos Eduardo, Vedad Ibisevic, Luiz Gustavo…

La mayonnaise prend est le TSG rejoint la première division. Le club conserve ses éléments et applique la même recette (12 millions sont dépensés lors de l’été 2008 dans l’achat de jeunes joueurs). Hoffenheim termine la première partie de saison sur la plus haute place du podium, parmi les jeunes recrues méconnues certaines crèvent l’écran : Ibisevic (18 buts et 7 passes décisives), C.Eduardo (8 buts et 6 passes décisives) et Demba Ba (14 buts et 7 passes décisives), enfin Luiz Gustavo ce retrouve vite sur les tablettes des plus grands clubs allemands. La saison 2010-2011 voit l’effectif être largement chamboulé, C.Eduardo et Luiz Gustavo rejoignent le Rubin Kazan et le Bayern Munich pour 38 millions d’euros (le premier aura coûté 7 millions et le second 1 million). Les nouvelles têtes d’affiches se nomment désormais Roberto Firmino, Gylfi Sigurdsson, Sebastian Rudy et Ryan Babel. Pourtant Rangnick quitte le club avec fracas en janvier 2011 en raison de la vente nonprogrammée de Luiz Gustavo au Bayern.

Après une courte pige à Schalke il prend les rênes à l’été 2012 du projet RedBull, si son poste est différent (il n’est plus que simple DS), la recette demeure la-même. Rangnick va cumuler la même fonction dans deux clubs distincts mais intrinsèquement liés du fait de leur propriétaire commun, le milliardaire Dietrich Mateschitz. Au cours de ses trois années à Salzbourg le professeur s’efforce d’imprimer sa marque sur le club. Dans un premier temps il impose des coachs compatibles avec sa philosophie de jeu : Roger Schmidt puis Adi Hütter.

Puis dans un second temps il applique sa méthode en matière de recrutement (joueurs jeunes provenant généralement de clubs inférieurs et mixtes entre talents étrangers et germanique). Durant sa période autrichienne il recrute : Sadio Mané, Kévin Kampl, Valon Berisha, Stefan Ilsanker, Peter Gulasci, Naby Keita et Duje Caleta-Car pour un total de 11 millions d’euros. Enfin au niveau des résultats si la saison 2012-2013 est loin d’être un succès (une deuxième place et aucun titres remportés) les deux années suivantes voient le RBS faire le doublé coupe-championnat et se qualifier pour les phases finales de l’Europa League.

A l’été 2015 Rangnick quitte l’Autriche afin de se consacrer exclusivement au développement du RB Leipzig. Depuis son arrivée en 2012 le club de Saxe est passé de la quatrième à la deuxième division et a profité de son ascension pour dénicher quelques pépites (Kimmich, Demme, Poulsen, Forsberg, Sabitzer et Klostermann). En raison de son échec à attirer Thomas Tuchel il est forcé de retourner sur le banc pour la saison 2015- 2016, avec à la clé une promotion en Bundesliga. Pour la première année du club en première division Rangnick confie le poste d’entraîneur à Ralph Hassenhüttl et procède à des investissements conséquents pour renforcer l’équipe : Keita, Upamecano et Bernardo sont rapatriés de Salzburg pour 40 millions d’euros, de plus Werner (Stuttgart) et Burke (Nottingham Forest) sont attirés pour 15 millions chacun. Les résultats sont brillants Leipzig termine dauphin du Bayern et se qualifie en Ligue des Champions. L’attelage Rangnick-Hassenhüttl repart au front pour une seconde saison, une nouvelle salve de jeunes joueurs rejoint également le club (Kampl, Augustin, Bruma, Konaté, Laimer). Si en Bundesliga la saison se conclue sur un résultat en demi-teinte (sixième ème place), l’année 2017-2018 est marquée par un quart de finale d’Europa League (après une troisième place en poule de LDC) avec en point d’orgue deux succès probants à Monaco et à Naples. Enfin la dernière saison du professeur à Leipzig s’annonce comme une transition qui doit mettre le futur nouveau coach Julian Nagelsmann dans les meilleurs conditions. Toutefois Hassenhüttl ayant refusé de poursuivre l’aventure Rangnick doit une nouvelle fois retourner sur le banc de touche. Son ultime année est marquée par la revente record de Naby Keita à Liverpool pour 60 millions d’euros ainsi que par une troisième place synonyme de retour en LDC, le contrat est donc remplit.

Désormais âgé de 61 ans Ralf Rangnick s’est tourné vers autre chose, nommé en juin dernier responsable du développement des clubs américains de RedBull, il semble vouloir prendre plus de recul vis-à-vis du terrain. Cependant si le gros de sa carrière est désormais derrière lui, Rangnick restera pour toujours l’une des plus belles incarnations de la révolution footballistique allemande

Maël Kebabsa

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