FootballLigue 1

L’OM de Bielsa : la folie puis la chute

Il y a cinq ans, Marcelo Bielsa débarquait sur le banc marseillais pour succéder à José Anigo et embrasait l’OM par son style de jeu et sa personnalité atypique. Analyse d’un entraîneur aux résultats contrastés mais idolâtré par toute une ville.

Des débuts ébouriffants

Après le licenciement d’Elie Baup en décembre 2013, Vincent Labrune, alors président de l’OM, sonde de potentiels entraîneurs pour la saison suivante. Anigo, homme du club, assure l’intérim et sera remplacé par l’ex-entraîneur de l’Athletic Bilbao, Marcelo Bielsa. L’Argentin, démissionnaire à l’été 2013, rejoint la cité phocéenne pour deux saisons. Méconnu du grand public avant son arrivée sur le banc olympien, Bielsa est pourtant une référence. Amoureux du football qu’il analyse scientifiquement, le natif de Rosario est une source d’inspiration des plus grands tacticiens actuels. Pochettino ou Guardiola se revendiquent comme ses disciples et le considèrent comme un des plus fins connaisseurs du ballon rond.

« El Loco » connu pour son caractère volcanique, sa rigueur et son jeu offensif, est tout de suite adopté par les supportes marseillais. Un accueil digne d’une rock star l’attend pour son arrivée. Toutefois, Bielsa fait rapidement honneur à sa réputation d’homme en marge et au caractère bien trempé. En effet, prétextant des problèmes familiaux, il zappe la reprise de l’entraînement et ne se montre que quatre jours plus tard.

Découvrant son effectif, l’Argentin connaît un petit temps d’adaptation en enchaînant deux résultats moyens pour ses débuts (3-3 contre Bastia; 0-2 contre Montpellier). Après deux victoires lors des deux journées suivantes, la machine semble lancée et l’ambiance est au beau fixe. Du moins avant que Bielsa ne se paye publiquement son président en conférence de presse. El Loco ne mâche pas ses mots et laisse transparaître les désaccords profonds qui l’opposent déjà à sa direction.

« Le bilan de ce marché des transferts est négatif. Je crois que le président m’a fait des promesses qu’il savait intenables. (…) Aucun joueur n’est arrivé sur ma décision. J’ai proposé douze options et aucune ne s’est concrétisée. Nous avons dû recruter dans l’urgence alors que nous voulions Stambouli ou Alderweireld. (…) Je suis ici et je vais assumer mes responsabilités. Mais je répète : le projet initial ne correspond pas à la réalité. (…) Le mode de fonctionnement du club me déçoit.»

Marcelo Bielsa en conférence de presse (04.09.14)

Un premier tacle appuyé qui s’avérera sans conséquences sur la forme de l’OM qui enchaîne huit victoires de suite. Les Phocéens planent sur la Ligue 1 avec sept points d’avance sur l’ogre parisien et Bielsa conquêt le cœur des supporters. Après une dernière saison moyenne, le club revit sous l’égide du technicien argentin. Le jeu offensif proposé, aussi spectaculaire qu’efficace, propulse Bielsa, déjà, en coqueluche du Vélodrome. Le charisme et l’originalité de l’homme qui suit son équipe assis sur sa glacière en fond rapidement le symbole du renouveau marseillais.

Bielsa – Gignac : une relation presque père – fils

Une tactique payante : le 4-2-3-1 et le 3-3-3-1 made in Bielsa

A l’issue de la phase aller, l’OM remporte l’honorifique titre de champion d’automne pour la première fois depuis 2003. Une victoire tactique pour le technicien marseillais sur ses adversaires directs. En proposant deux systèmes qu’il alterne, Bielsa s’adapte à son adversaire. Il est très attaché au marquage individuel. Chaque joueur doit marquer à la culotte son adversaire direct. Pour autant, l’Argentin se différencie de son disciple Pep Guardiola qui prône un pressing très intense afin de récupérer le ballon et de le conserver. Bielsa lui organise son jeu par des séquences de pressing puis un replacement tactique de son bloc équipe. Son souhait à la récupération est de mener une contre-attaque verticale et rapide. El Loco a marqué toutes les équipes où il est passé en tentant toujours d’imposer un jeu offensif basé sur ces deux sacro-saints principes : le marquage individuel et un pressing intense.

A l’OM, Marcelo Bielsa a alterné deux systèmes de jeu afin de s’adapter aux adversaires. Face à des équipes jouant avec deux attaquants de pointe, il aime utiliser son 3-3-3-1 hybride, passant en 5-1-3-1 sur les phases défensives. Ce fut le cas lors de la défaite face au PSG au Vélodrome (2-3). Chaque joueur attelé à son marquage individuel, laissant un des deux défenseurs centraux parisiens libres afin d’avoir un joueur marseillais libre et en couverture.

Le marquage individuel des Marseillais permet des récupérations hautes qui débouchent sur des contre-attaques diaboliquement efficaces. Les deux pistons (souvent Mendy et Dja Djedje) ont un rôle crucial dans ce système de jeu. Leurs déplacements permettent d’écarter le bloc défensif adverse et de créer des brèches dans l’axe pour le quatuor offensif. Lorsque l’adversaire évolue avec une seule pointe, Bielsa passe en 4-2-3-1, un schéma plus classique, mais selon lui moins équilibré défensivement.

Illustration du marquage individuel de l’OM face au PSG (2-3). Thiago Silva est laissé seul afin qu’un Marseillais (Fanni) puisse couvrir sa défense.

Une histoire d’amour finie sur un goût d’inachevé

La conférence de presse surréaliste à l’issue de laquelle Marcelo Bielsa quittera l’OM

Ainsi, Marcelo Bielsa est un maître tacticien qui a su inculquer ses principes à l’effectif olympien avec un certain succès pour ses débuts. Toutefois, cette stratégie a fini par s’essouffler et à devenir prévisible pour les formations adverses. Les entraîneurs de Ligue 1 ont mis en place des plans de jeu afin d’annihiler la tactique olympienne et l’effet a été immédiat. L’OM connaît une deuxième partie de saison bien plus délicate que la première et termine à la quatrième place. Un résultat moyen après une demi-saison étincelante. La foi des supporters dans leur guide reste tout de même intacte. Toutefois l’intersaison est un peu plus mouvementée.

En effet, des discussions entre Bielsa et la direction olympienne sont engagées mais tardent à se conclure. Difficile à dire si le technicien reprendra place sur sa glacière pour la nouvelle saison. L’Argentin refait le coup de la saison précédente en séchant la reprise de l’entraînement. Il reviendra… deux semaines plus tard. Alors couvert par sa direction qui se fend d’un communiqué déclarant que Bielsa travaillait à distance sur le recrutement, il rejoint son équipe en Espagne pour le traditionnel stage de pré-saison.

La libération arrive début août pour les supporters. A deux jours du premier match de championnat, Bielsa annonce qu’un accord a été trouvé pour sa prolongation.

« Nous sommes tombés d’accord avec le président sur les termes du contrat mais le document n’a pas encore été signé. Toutes les décisions ont fait l’objet d’un consensus entre le président et moi. Aucune n’a été imposée ni par le président ni par moi. Le projet pour cette nouvelle saison a changé entre les mois de mai, juin et juillet. Il a fallu s’adapter à l’évolution des possibilités économiques du clubEt, de mon point de vue, le président a fait un très grand effort et il s’est consacré à son travail avec beaucoup de conviction pour résoudre une situation qui n’était pas attendue.»

Bielsa lors de sa conférence de presse de rentrée le 6 août 2015.

Tout semble acté : Marcelo Bielsa est parti pour rester sur la Canebière. Il dirige son équipe qui s’incline face à Caen en ouverture du championnat (0-1). Après une piètre prestation, les journalistes attendent El Loco en conférence de presse pour débriefer la rencontre. Il répond à quelques questions et puis subitement prend tout le monde de court en faisant une déclaration lunaire. Bielsa annonce qu’il quitte immédiatement sa fonction d’entraîneur à cause de différents contractuels avec la direction. Un choc pour le monde du foot tant personne ne s’y était préparé. Au pied de la Bonne Mère, les supporters se retrouvent orphelins de leur guide spirituel, San Marcelo comme certains aiment à l’appeler.

Malgré ce départ brutal, Marcelo Bielsa occupe toujours une place importante dans l’histoire de l’OM. Il restera celui qui a donné au club une philosophie de jeu offensive et spectaculaire, celui qui a embrasé le Vélodrome à maintes reprises. Il est somme toute celui qui représentait enfin l’ADN du club par cette passion ardente qu’il vouait au football. Bielsa avait trouvé une maison, dans une ville dont le cœur bat au rythme de l’OM. Toutefois, il est aujourd’hui suppléé avec succès par André Villas-Boas qui a déjà conquis le Vélodrome, et aidé les supporters à finir leur deuil de San Marcelo. Pour repartir de l’avant et de nouveau tutoyer les sommets.

Cyprien Juilhard

0