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SEM EP1 : Ricardo la Volpe l’histoire d’un inconnu, mentor des plus grands

Dans “Les entraîneurs révolutionnaires du football”, les Cahiers du Football nous font l’histoire de ces entraîneurs visionnaires, qui ont changé par leurs idées et leurs principes philosophiques la façon de jouer au football. Guardiola, Sacchi, Cruyff ou encore Helenio Herrera, entre autres, trustent les pages de ce livre d’histoire du football que tous, nous aurions aimé avoir sur la table de chevet étant petits. Parmi ces génies sont accordées quelques brèves à  Ricardo La Volpe, entraîneur argentin ayant principalement exercé au Mexique et influencé, tiens donc, un certain Pep Guardiola ou encore son homologue Marcelo Bielsa. Le présent papier sera le premier d’une longue série d’épisodes sur les entraîneurs plutôt méconnus ou bien oubliés qui, toutefois, par leurs idées ont révolutionné le jeu et l’idée que l’on s’en fait.

Parmi les entraîneurs plutôt méconnu du grand public mais à la portée unique et mentor des plus grands, Ricardo la Volpe fait office d’exemple. “La Volpe n’a pas eu une longue carrière de joueur, ni même une carrière très prestigieuse” nous explique Patricio Naranjo journaliste chilien basé à FX Sports Argentine. Il commence, en effet, sa carrière de joueur à Banfield en 1971 où il joue quatre saisons, avant de rejoindre San Lorenzo en 1975 et d’y rester quatre années là aussi. L’Argentin finit sa carrière au Mexique, au CF Oaxtepec en 1983 après un bref passage à Atlante, présumant d’une carrière d’entraîneur pour le moins mexicaine. Une médaille de champion du monde en 1978 avec l’Argentine et c’est à peu près tout. Dans l’Argentine de Menotti et du génial Mario Kempes sur fond de dictature militaire au pays, la Volpe joue pour le moins qu’un simple rôle de figurant en arrivant comme remplaçant de dernière minute d’Ubaldo Matildo Fillol.

Au milieu des Bielsa, Favre, Sarri ou encore Mourinho l’homme à la moustache s’inscrit donc dans la tradition de ces entraîneurs ayant réussi au haut niveau en dépit d’une carrière de joueur peu prestigieuse ou bien inexistante.  C’est le genre de personne que l’on aperçoit au loin, dans la rue et qu’on ne remarque pas, qui s’avance d’un pas ferme avec ses vestes amples et décintrées, ses chemises, quelques revues sous le bras et ses sacs de grandes surfaces dans lesquels vous pourriez trouver toutes sortes de nourritures discount. Vous ne l’avez peut-être pas remarqué tout de suite mais quand vous le recroiserez vous saurez que la Volpe est un client à part. Rien, ni personne ne présageait qu’il allait devenir l’entraîneur révolutionnaire qu’il est devenu , et pourtant …

Sortir de façon claire, propre et en supériorité numérique : la révolution de Ricardo la Volpe

Sur son envie de sortir de manière propre, ensemble et en supériorité numérique, Ricardo la Volpe précise sur son blog : “ le truc c’est de ne pas perdre le ballon au départ. Cela peut paraître idiot ou évident mais de nombreuses équipes ne savent pas ressortir et perdent le ballon rapidement, ce qui donne à l’adversaire beaucoup d’opportunités”. Si l’on pensait les fameuses “salida lavolpiana” [Ndlr: sortie la volpienne en français] compliquées à comprendre en théorie et difficile à assimiler en pratique, voilà que le principal intéressé nous en donne une définition plutôt simple.

Contacté par nos soins, Rodrigo Salazar, étudiant mexicain et surtout supporter du Club América et du “Tri”, deux formations qui furent entraînées par La Volpe, précise : “son style est vraiment basé sur le fait de repartir de derrière et donner la priorité au jeu offensif”. Pour repartir de derrière la Volpe a souvent usé d’un 5-3-2 (ou 3-5-2) qui a fait sa marque de fabrique. Notamment avec la sélection mexicaine.

5-3-2

Dans ce schéma, les centraux (ici Salcido et Rafael Marquez) s’écartent pour laisser le regista et sentinelle (ici Osorio) décrocher et former une ligne de trois défenseurs. Les centraux se trouvent donc sur la ligne de touche en position de latéraux et les latéraux un cran plus haut en position de piston voir d’aillier. Non seulement cette animation permet d’être en supériorité numérique pour relancer mais en plus d’occuper les ailes pourtant si souvent problématique dans ce genre de système.

Salida Lavolpiana
Salida Lavolpiana

Ici dans ce Mexique-Iran de la Coupe du Monde 2006, match référence en matière de sortie de balle lavolpienne si il en est un, les défenseurs centraux prennent la largeur, libérant l’espace pour le numéro 6. Cette supériorité numérique a un effet direct : face à la ligne de pression adverse composée de seulement deux éléments ici, le milieu relayeur se trouve libérer derrière celle-ci. Contrairement à ce que laisseraient croire sa formulation, le 5-3-2  de la Volpe n’est en rien défensif, il permet seulement de sortir ensemble grâce à une supériorité numérique. “Sortir en jouant ça n’est pas autre chose que sortir ensemble. Si vous le faîtes seul ça en fonctionne pas. Ils doivent le faire ensemble. Comme le couple”, s’enthousiasme, dans un registre lyrique qui fait sa marque, Pep. Voilà ce que voulait dire Pep quand il titrait salir de novios : sortir de derrière ensemble.

Lors des entraînements, Ricardo la Volpe peut passer jusqu’à 30 minutes à faire répéter des scènes de conduccion à ces défenseurs centraux. Par conduccion il faut comprendre le fait d’avancer avec le ballon, d’aller fixer la première ligne de pression adverse pour libérer un espace derrière celle-ci. Autrement dit, porter le ballon le plus haut possible afin de libérer ses partenaires.

Conduccion

“Le but c’est de libérer une zone pour qu’un autre joueur en profite”, conclut Patricio Naranjo. Ici c’est le défenseur central gauche qui s’en charge. L’entraîneur argentin fait répéter autant de fois qu’il faut ce genre d’enchaînements jusqu’à ce que ses troupes les maîtrisent parfaitement. Auguste Bournonville n’est pas le chorégraphe, Marie Taglioni la danseuse mais les entraînements fait de répétitions de circuits préférentiels de passes prennent parfois l’air d’un ballet chorégraphique, la Volpe faisant recommencer au début ses troupes à chaque passe ratée, à chaque fois que le terrain n’a pas été assez étiré, ou qu’une passe bien que réussie n’a pas été adressée au bon partenaire.

Un jour Cruyff a dit que les joueurs les plus importants pour une équipe pour bien jouer la possession  sont les défenseurs. Ce qui équilibre le jeu, selon lui, c’est le ballon, et si vos défenseurs perdent beaucoup de ballons vous serez déséquilibrés. Perdez-en peu et vous aurez de l’équilibre”, rappelle Guardiola. Effectivement, avec cette exigence de répéter les passes dans son propre camp, d’aller fixer la première ligne de pression adverse, de casser des lignes par des passes “lazer”, de prendre autant de risque, la méthode  la Volpe implique des défenseurs, et notamment centraux, qu’ils soient dotés d’un Q.I foot et d’une technique au-desssus de la moyenne, “d’une capacité à interpréter le jeu et à être audacieux” complète Patricio Naranjo. Mais surtout d’une confiance à toute épreuve !

Vie et mort des idées de la Volpe : une influence de l’Amérique du Sud à l’Europe

“La vérité c’est que je ne sais pas si il a eu une quelconque influence en Europe. Je l’ignore.” explique avec hésitation Rodrigo Salazar. Avant, concernant son influence en Amérique Latine, d’affirmer : “Je crois qu’il a eu une carrière assez riche dans le football mexicain, développant une école “la volpienne” qui a pu se refléter à travers différents entraîneurs actuels de la Liga Mx, même si je crois que son plus fidèle héritier est Miguel Herrera, entraîneur actuel du Club América”. Patricio Naranjo va, lui, plus loin : “L’école la volpienne est très développé avec des entraîneurs comme Miguel Herrera, Daniel Guzman, José Guadalupe Cruz et Ruben Omar Romano”.

Si les derniers font essentiellement leurs preuves dans le championnat national, remportant des coupes et se distinguant par leur identité de jeu, Miguel Herrera fait lui les beaux jours de la sélection comme son prédécesseur. En 2017 le Mexique atteint les demi-finales de la Coupe des Confédérations en Russie, avant de remporter la Gold Cup la même année et de marquer les esprits lors de la Coupe du Monde par son jeu  plein d’allant, de pressing, de passion, de sorties de balles et de transitions rapides. Il y a de ces équipes qui, bien qu’éliminées en 1/8ème de finale, marquent les esprits par les émotions qu’elles transmettent et font transpirer. Le Mexique de la Volpe était de celle-là, celui de Miguel Herrera tout autant.

UC


La Volpe n’a pas seulement touché les corps et les esprits au Mexique, jusqu’au Chili il influence. Ici lors d’un match de l’Universidad Catollica on retrouve le schéma préférentiel lavolpien. Qui a dit que l’homme à la moustache n’avait eu d’influence qu’au Mexique ?

Newel's

Là au Mexique, par ailleurs au Chili, ici plutôt en Argentine au début des années 2010, les centraux ici le légendaire Gabriel Heinze et son coéquipier Vergini étirent le terrain, laissant place à Mateo reprenant les préceptes lavolpien. Son influence en Europe, on l’a compris réside principalement chez un entraîneur et pas des moindres à savoir Pep. Fin connaisseur et admirateur du phénomène la Volpe et allant jusqu’à lui dédier un article de ses propres mains en 2006 [Ndlr : “Salir de Novios” dans El Pais], Guardiola a transposé ses méthodes principalement au Barça et à City. Quant à Marcelo Bielsa, il s’en est inspiré partiellement pour son 3-3-3-1 lui empruntant le décrochage du 6 entre les centraux et la prise de largeur de ces derniers mais ajoutant une variation: les latéraux. Qui a oublié Benjamin Mendy et Dja Djé Djé rentrer dans l’axe en position de relayeurs ? Ce déplacement avait pour but d’attirer les ailiers dans l’axe et libérer les côtés ou bien de les laisser seul dans l’axe.

OM PSG 2014-2015 Bielsa
Composition OM-PSG 2014-2015

L’immense héritage de Ricardo la Volpe

“ Il est le seul entraîneur à avoir fait un processus complet avec la sélection mexicaine[…] Si il y a bien quelque chose que les gens ont critiqué concernant la sélection Mexicaine c’est qu’elle n’avait pas de style de jeu et d’identité. Et les gens ont aimé la Volpe pour cela. Il suffit de voir pour cela la Coupe des Confédérations 2005 et la Coupe du Monde 2006”. Un passage marquant et réussi avec la sélection, bien que vierge de titre, des idées fortes, une certaine idée du jeu, de la vie, un brin de radicalité et de romantisme, des envolées lyriques et pleines de colères à la télévision mexicaine, la Volpe ne peut laisser indifférent.

On aime celui qui  a toujours pris des positions radicales contre la Fédération et le pouvoir tel Rage Against the Machine comme on aime les Smiths : un peu, on fait une pause puis on reprend. Toujours à contre-pied et critique, marque des avants-gardistes, la Volpe n’a pas les cheveux long de Cruyff,  Best, Lennon ou des Stooges mais une moustache et un sens de la répartie qui feront son charisme. Son style ? Particulier, baroque à souhait, identifié et assumé : “Louis Van Gaal nous disait, lors d’une réunion dans le vestiaire du Barça, qu’avant les enfants étaient plus heureux car ils n’avaient pas à choisir. Maintenant ils doivent choisir entre les milles chose qu’ils peuvent faire” écrit Pep, et de poursuivre “Ricardo la Volpe, lui, a choisi. Il veut que sa défense sorte en jouant”. “C’est un style très particulier, il préfère sortir avec le ballon et jouer, ici c’est très identifié et innovant”, approuve Rodrigo Salazar.

Ce que laissera la Volpe ça n’est peut-être pas des titres mais ça vaut toutes les récompenses du monde. Il y a de ces gens qui, à défaut de gagner, laissent un héritage et font briller les autres. Sans la Volpe, il n’y pas Guardiola, Herrera ou Bielsa.  La Volpe théorise et est le premier à mettre en pratique de telles sorties de balles, Guardiola brille avec. André Breton lance le surréalisme en 1924, l’histoire retiendra Lorca, Dali et les autres. La Volpe susurre à l’oreille du Catalan, le Catalan couche sur papier. Socrate glisse ci ou là à l’oreille de Platon, ce dernier couche sur papier la pensée du premier. On pourrait multiplier les comparaisons, là n’est pas de remettre en cause la réussite de ses successeurs, ni même d’imputer leur réussite à leurs mentors, mais si pour une fois l’Histoire pouvait aussi se rappeler de ceux qui n’ont pas gagné parce qu’ils avaient à perdre…

Bboy Blaise

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