FootballLigue 1

Steve Savidan, à cœur vaillant rien d’impossible

4 juillet 2009. Salle de presse du centre d’entraînement de La Turbie. Steve Savidan se présente face aux journalistes, la gorge serrée. Cinq jours après avoir fêté son 31e anniversaire, l’attaquant annonce la fin de sa carrière. Alors qu’il s’apprête à signer à l’AS Monaco, l’international français est stoppé net dans son élan par le diagnostic d’une anomalie cardiaque. Un coup de massue pour l’un des meilleurs finisseurs de Ligue 1. Tout était réglé. Caen et Monaco étaient tombés d’accord. Il ne manquait plus qu’à satisfaire la traditionnelle visite médiale. Mais les tests physiques passés par l’Angevin ont sonné le glas de sa carrière de sportif de haut niveau, en même temps qu’ils lui ont peut-être sauvé la vie.

« Je prends une gifle monumentale. Je suis K.-O. »

Dans sa biographie Une balle en plein cœur, publiée en 2010, Steve Savidan revient sur cet épisode, le dernier de sa carrière de footballeur. Il raconte son impatience de signer avec l’AS Monaco, l’attente, puis le choc du verdict des médecins. « Il est 17 heures, mon contrat est prêt. Par le sceau du président, le Stade Malherbe de Caen a donné son accord pour un transfert un trois millions et demi d’euros. Je n’ai plus qu’à apposer ma signature. […] J’ai le stylo entre les mains, prêt à parapher toutes les pages du contrat quand soudain le téléphone sonne ».

Quelques minutes plus tard, le médecin du club Philippe Kuentz lui annonce : « Tu as un problème cardiaque, on ne peut pas signer aujourd’hui ». Steve Savidan se rend le lendemain à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il a rendez-vous avec le professeur Isnard. « Je suis sûr à 99% qu’il va me rassurer et me donner le feu vert », confie le joueur. Sauf qu’une dysplasie ventriculaire droite arythmogène est détectée, signant avec effet immédiat la fin de sa carrière : « Je ne réalise pas du tout ce qui m’arrive. Je prends une gifle monumentale. Je suis K.-O. […] Et dire que deux cent vingt-huit jours avant, je nageais en plein bonheur avec un rêve secret et pas totalement irréalisable : jouer la prochaine Coupe du monde ».

Steve Savidan avec le maillot bleu le 19 novembre 2008. Sa première et unique sélection.

« À l’évidence, je ne suis pas fait pour le football de haut niveau »

Steve Savidan était un joueur atypique, à l’image de son parcours. Avant de s’imposer comme l’un des meilleurs buteurs de l’Hexagone et d’arriver jusqu’au Stade de France, l’Angevin a travaillé comme éboueur et connu la précarité des petits boulots . Il a dû galérer, et ne s’en est jamais caché. Une trajectoire peu commune dans le monde du football, mais l’attaquant a fini par se faire un nom, à force de travail et de persévérance. Originaire d’un quartier populaire, il prend sa première licence à l’ASPTT à 8 ans. Il fait ensuite ses gammes à l’Intrépide puis au SCO. 

« À 20 ans, je n’ai aucune certitude dans le football professionnel. Je joue en National, ça me convient. Je n’ambitionne pas d’évoluer à un meilleur niveau. Même la Ligue 2 me paraît inaccessible ». Ses bonnes performances avec le SCO lui permettent pourtant d’y faire ses premiers en 1999, avec Châteauroux, où il est entraîné par Joël Bats : « Je découvre des rituels que j’ignorais à l’entame d’une saison : examens médicaux, du podologue jusqu’au dentiste, tests physiques et même stage de préparation… On me livre un paquetage de l’équipementier, des shorts, des maillots, des tee-shirts, des chaussures de foot ! C’est donc ça la vie professionnelle ? Tout est offert ?! » Malgré un but décisif sur le terrain de Sochaux lors de la quatrième journée et un doublé contre Caen trois jours plus tard, l’attaquant flanqué du n°22 vit un exercice compliqué.

Joël Bats limogé, Steve Savidan doit prendre ses marques avec un nouvel entraîneur, Thierry Froger. Sauf que le courant ne passe pas. Savidan passe le plus clair du temps sur le banc des remplaçants, avant d’être écarté du groupe à la suite d’un retard à l’entraînement. Le divorce est consommé. L’attaquant est prêté à l’AC Ajaccio puis au SCO d’Angers. Une fois son contrat rompu avec Châteauroux, il s’engage avec Beauvais. L’expérience picarde ne se passe toutefois pas aussi bien qu’espérée – aucun but en 26 matchs de championnat. Savidan s’interroge : « À l’évidence, je ne suis pas fait pour le football de haut niveau. J’ai beau être compétiteur dans l’âme, c’est le monde amateur qui me convient le mieux. Je conçois le football uniquement comme un jeu, un plaisir où l’on s’amuse quand on gagne, où l’on relativise quand on perd. Une défaite ne doit pas engendrer de lourdes conséquences comme l’éviction d’un entraîneur. Or, dans un club professionnel, ça ne fonctionne pas comme ça ».

Angoulême, le tremplin vers Valenciennes

Sans club, Savidan rejoint Angoulême, acceptant de réduire son salaire drastiquement. Un choix qui sera payant. Il est élu meilleur joueur de National et tape dans l’œil de Daniel Leclerq, entraîneur de Valenciennes. L’attaquant pose ses valises dans le Nord à l’été 2004. Savidan ne déçoit pas et devient rapidement l’idole de Nungesser, qui chavire à chacun de ses buts. Il joue un rôle clé de la montée du club en Ligue 2 avec 19 réalisations sous les ordres d’Antoine Kombouaré. Le début d’une ascension fulgurante. Il confirme dès la saison suivante en marquant à 16 reprises : en plus de remporter le titre de champion avec VA, Savidan termine meilleur buteur du championnat. Les portes de la Ligue 1 s’ouvrent à lui, à 28 ans. 

Il dissipe rapidement les doutes sur sa capacité à jouer à ce niveau, amenant avec lui un vent de fraîcheur sur le championnat. Il finit deuxième meilleur buteur de Ligue 1 derrière Pedro Miguel Pauleta en 2006-2007. Il figure même dans l’équipe type de la saison, aux côtés d’Eric Abidal, Samir Nasri ou encore Florent Malouda. Valenciennes obtient son maintien et Savidan confirme lors de l’exercice suivant en faisant aussi bien sur le plan statistique (13 buts).

Diego Lugano : « C’était le neuf typique, celui capable de te faire passer un sale moment à cravacher pour rester dans son sillage »

Des performances qui lui ouvrent les portes de l’équipe de France à l’automne 2008. Quelques mois après son transfert au Stade Malherbe de Caen, Steve Savidan découvre Clairefontaine, les facéties de son compagnon de chambre Franck Ribéry, la vie du groupe dirigé par Raymond Domenech, mais surtout le Stade de France et ses 80 000 spectateurs. Le sélectionneur le lance dans le grand bain à la mi-temps contre l’Uruguay. Le n°9 crève l’écran par son envie et ses retournés acrobatiques qui font passer un frisson dans tout le stade. 

Son adversaire Diego Lugano n’a pas oublié ce match. En 2018, le défenseur de la Celeste était revenu sur son duel avec le buteur caennais pour So Foot. Avec des mots très élogieux : « Quand Savidan est entré, j’ai très vite senti quelque chose de différent. Déjà, il se déplaçait tout le temps, et pour un défenseur, c’est toujours une sacrée galère. Ensuite, il avait très faim. Tu peux sentir quand il y a de l’enjeu pour un joueur et chez lui, cela se voyait tout de suite. Tu ne te rends compte de ce type de comportement que lorsque tu es sur le terrain. Anelka était plus habitué à l’équipe de France et tu pouvais sentir qu’il avait pris ce match comme un autre. Pour Savidan, c’était 45 minutes à fond et rien d’autre. Il disputait le ballon avec une intensité physique énorme, car il vivait ce moment de manière très forte. C’était le neuf typique, celui capable de te faire passer un sale moment à cravacher pour rester dans son sillage. Je ne sais pas combien de diagonales il avait pu faire entre Godín et moi, mais je peux t’assurer que nous étions contents que le match se termine ! »

En trois saisons et 110 matchs en Ligue 1, Steve Savidan inscrit 40 buts. Seuls Mamadou Niang (43) et Karim Benzema (43) ont marqué davantage dans l’élite entre août 2006 et mai 2009, des attaquants qui évoluaient dans des clubs bien mieux armés que Valenciennes ou Caen. Savidan marque contre tous les gros du championnat, du PSG à l’OM en passant par Lyon, l’AS Saint-Etienne ou l’AS Monaco. Son grand soir a lieu du côté de La Beaujoire, le 10 février 2007. Savidan plante alors un quadruplé à Fabien Barthez, champion du monde 1998. Depuis, seuls Carlos Eduardo (Nice), Zlatan Ibrahimovic (PSG), Edinson Cavani (PSG), Neymar (PSG), Alassane Pléa (Nice) et Kylian Mbappé (PSG) ont réussi à inscrire quatre buts dans un même match de Ligue 1. Voilà qui suffit à situer la performance de Savigoal.

Le 30 mai 2009, Steve Savidan dispute son dernier match professionnel. Son dernier but restera daté du 23 mai 2009, à Gerland, contre Lyon. Le Après la relégation du Stade Malherbe de Caen, l’attaquant imaginait poursuivre son chemin sur le rocher monégasque. Il en a finalement été autrement. Steve Savidan est aujourd’hui entraîneur. Il a retrouvé le monde amateur avec le FC Bassin d’Arcachon, club qu’il a fait remonter en National 3 dès sa première saison comme coach. Dix ans après avoir dû tirer un trait sur sa carrière de joueur, la cicatrice demeure. Ce qui ne l’empêche pas de continuer de croquer la vie à pleines dents, et d’y mettre tout son cœur. Aussi fragile soit-il.

Quentin Ballue

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